L’Initiative pour les droits humains au Burundi

Le prix mortel de l’opposition

Albert Niyondiko : Recherché depuis des années, abattu devant une cabane. Tué le 9 mars 2020 dans une opération de la police et du service de renseignement. Province de Bururi.

Albert Niyondiko

Recherché depuis des années, abattu devant une cabane

Le , très tôt le matin, Albert Niyondiko a été tué par balle devant une cabane sur la colline de Gakaranka, commune Mugamba (province de Bururi), où il avait passé la nuit.

L’identité de ceux qui ont tué Niyondiko et les circonstances exactes dans lesquelles il a été tué ne sont pas confirmées, mais de nombreux témoins ont affirmé que des policiers et des agents du service de renseignement étaient impliqués dans l’opération. Ils avaient encerclé l’enclos pendant plusieurs heures en attendant que Niyondiko sorte.

Quand ils ont entendu les coups de feu, les voisins ont pris peur et se sont cachés. Lorsque certains d’entre eux se sont approchés pour s’enquérir de ce qui s’était passé, la police les a gardés à distance et a ordonné que le corps de Niyondiko soit enterré rapidement, en l’absence de sa famille. Un policier a mis en garde sa famille et lui a déconseillé d’organiser un enterrement convenable, car « un criminel ne peut pas être enterré en dignité. »

Des membres de la police et du service de renseignement étaient à la recherche de Niyondiko depuis plusieurs années. Des autorités gouvernementales le soupçonnaient d’être un membre d’un groupe d’opposition armé et de posséder un fusil. Mais plutôt que de l’arrêter et de le traduire en justice, quand ils ont fini par le localiser, ils l’ont tué sur le champ. Même un policier de haut rang qui a accouru sur les lieux a exprimé son désarroi : « Pourquoi l’avez-vous tué alors qu’il n’était pas armé ? Vous auriez dû l’arrêter ! », l’a entendu dire un témoin à d’autres agents de sécurité.

Plusieurs habitants de la localité ont confirmé avoir vu récemment la victime avec un fusil et ont déclaré que la police avait trouvé un fusil dans la cabane, mais ils doutaient que Niyondiko s’en était servi pour se défendre. Des rumeurs ont circulé selon lesquelles il aurait blessé un agent de sécurité ou aurait été frappé avec une machette, mais ses voisins avaient trop peur pour demander une enquête sur les circonstances ayant entraîné sa mort. La présence de nombreux agents de renseignement et de la police, dont certains étaient venus de la province voisine de Makamba ou de Bujumbura avant et après l’opération, ainsi que l’arrestation de plusieurs connaissances de Niyondiko, étaient suffisantes pour les contraindre au silence.

Niyondiko n’était pas la première personne soupçonnée de posséder des armes ou d’appartenir à un groupe armé, et ayant été tuée par des membres des services de sécurité ces derniers mois dans le sud-ouest du Burundi. Cette région, et en particulier la commune Mugamba, a connu plusieurs vagues de violence depuis le début de la crise politique actuelle au Burundi. En , contrairement à beaucoup d’autres régions rurales, des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre la décision du Président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat.

Comme à Bujumbura, la police a réprimé ces manifestations de façon brutale ; des policiers ont tué un étudiant, d’après la Commission nationale indépendante des droits de l’homme, et ont arrêté de nombreuses autres personnes. Certains manifestants plus radicaux ont eu recours à la violence. Fin et début , des hommes armés ont lancé plusieurs attaques à Mugamba, ciblant des autorités locales et des personnes soupçonnées de collaborer avec les services de sécurité. Ces derniers ont riposté par des contre-opérations violentes, notamment à Gakaranka. En , le Président Nkurunziza a lancé un ultimatum appelant les assaillants à Mugamba à se rendre, faute de quoi ils subiraient les conséquences. Depuis, nombre d’entre eux ont été arrêtés ou tués, ou bien ont pris le chemin de l’exil.

Niyondiko faisait partie des exceptions. Pendant le mouvement de contestation de , il avait été impliqué dans la mobilisation de manifestants et il était membre du parti d’opposition le Mouvement pour la solidarité et la démocratie (MSD). Plusieurs sources pensent qu’il a ensuite rejoint l’opposition armée, mais il n’a jamais quitté sa région natale, où il s’occupait de ses vaches et cultivait ses champs.

Comme il savait qu’il était surveillé par les services de sécurité, il a gardé profil bas et passait rarement la nuit chez lui. La police a tenté de l’arrêter à plusieurs reprises, mais à chaque fois, il s’est enfui. Les jours avant sa mort, il était resté dans une cabane qui appartenait à un commerçant local, et c’est là où il a fini par être tué.

Comment les agents de la police et du service de renseignement l’ont-ils localisé ? Certaines sources ont affirmé que des habitants de la localité avaient aidé des agents du service de renseignement à identifier l’endroit où logeait Niyondiko. Mais il y avait peut-être d’autres intérêts en jeu. Un habitant de Gakaranka a affirmé : « Cette commune (Mugamba) a été le fief d’opposants de ceux qui détiennent le pouvoir. Comme il (Niyondiko) était membre d’un parti d’opposition, le MSD, ils voulaient intimider les habitants de la région pour qu’ils changent de côté (pour rejoindre le parti au pouvoir). »

Par le passé, des habitants de Mugamba et de certaines communes voisines ont soutenu des partis d’opposition qui comptaient beaucoup de sympathisants au sein de l’ethnie tutsie, surtout le MSD, suspendu en . De nombreux habitants soutenaient également l’Union pour le progrès national (UPRONA), le parti au pouvoir de à . Les trois présidents du Burundi et de nombreux dirigeants militaires tutsis sous le régime dur et autoritaire de l’UPRONA étaient originaires de la province de Bururi. Plus récemment, l’UPRONA et le MSD ont été tous les deux considérablement affaiblis et ne constituent pas actuellement une sérieuse concurrence politique pour le CNDD-FDD, dominé par des membres de l’ethnie majoritaire hutue. Cependant, ils bénéficient toujours d’un soutien important dans la province de Bururi et dans la province voisine de Rumonge – les deux seules où l’UPRONA a gagné des sièges au parlement en . D’après les résultats des élections de , le principal parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté (CNL), a obtenu une proportion de votes beaucoup plus importante à Bururi que dans d’autres zones rurales.

Le meurtre de Niyondiko a donné un signal fort que quiconque s’opposerait au parti au pouvoir, violemment ou pas, ne serait pas toléré pendant la période précédant les élections de . Dans la province voisine de Makamba, un commissaire de police communal s’est servi de la répression dans la province de Bururi pour intimider les opposants. D’après plusieurs personnes qui ont assisté à une réunion avec des chauffeurs de taxi-moto le , Prosper Kazungu a déclaré : « Si vous ne cessez pas ces soulèvements contre les autorités, vous allez me connaître. Allez demander à ceux de Mugamba. Ils se considéraient comme étant d’une zone impénétrable. Il faudra leur demander. Nous les avons sérieusement corrigés. Il suffit de tuer quelques éléments, et puis les autres se rendent. Ceux qui veulent subir le même sort, allez-y. »

Kazungu faisait probablement allusion non seulement à la mort de Niyondiko, mais aussi à d’autres incidents dans des localités proches de Mugamba. Le , le ministère de la Sécurité publique a annoncé dans un tweet que des membres des services de sécurité avaient tué trois criminels dans la commune Matana, juste à côté de Mugamba – dont Pascal Ninganza, alias Kaburimbo, la cible principale de cette opération. En , le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, avait déclaré avoir offert 5 millions de francs burundais (environ 2 590 USD) pour qu’on lui amène Kaburimbo « vivant ou mort », l’accusant d’avoir dispensé une formation militaire à des opposants. La nuit du , des policiers ont tué un autre homme accusé de détention illégale d’une arme, Onesphore Mukamarakiza, dans la commune voisine de Burambi (province de Rumonge).

Selon les informations disponibles, les autorités n’ont pas mené d’enquêtes pour établir si l’usage de la force létale était nécessaire dans ces opérations. L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux autorités gouvernementales nationales, ainsi qu’au procureur de la République et au commissaire de police de la province de Bururi, leur demandant de fournir des informations sur des enquêtes éventuelles sur ces cas. Aucune de ces autorités n’a répondu.

L’impunité pour les membres des forces de sécurité qui commettent des violations des droits humains est généralisée au Burundi. Alors qu’aucun agent de sécurité n’a été arrêté en lien avec le meurtre de Niyondiko, plusieurs autres personnes ont été détenues – notamment un domestique âgé de 17 ans qui se trouvait dans la cabane où Niyondiko a été tué, et qui a été gravement battu après son arrestation. D’autres habitants de la localité qui avaient été arrêtés, dont le chef de colline de Gakaranka, ont été libérés par la suite. Trois personnes, dont le domestique, sont toujours en détention.

Le , la police a arrêté Boniface Ntaguzwa, chef d’une colline avoisinante et autrefois membre de l’ancienne armée burundaise, les Forces armées burundaises (ex-FAB), l’accusant d’avoir collaboré avec des groupes armés et de ne pas avoir informé les autorités de la présence d’individus recherchés dans sa localité. Toutefois, certains habitants de la localité estiment que la véritable raison de son arrestation et de sa détention pourrait être liée à une rivalité personnelle concernant un poste dans l’administration locale. Bien qu’un tribunal ait ordonné sa libération provisoire le , Ntaguzwa est resté en détention jusqu’au . La police a également arrêté des proches et des connaissances des personnes tuées à Matana et à Burambi.

De telles arrestations ont accentué la peur parmi les familles des victimes qui craignent de réclamer justice. Lorsque l’IDHB a demandé à un membre de la famille dans l’un de ces cas s’il avait porté plainte auprès des autorités, il a répondu : « Laissez-moi vous poser une question. Où devons-nous porter plainte ? Les mêmes personnes qui recevraient notre plainte sont les auteurs de cette violence. Nous n’avons nulle part où aller. »