L’Initiative pour les droits humains au Burundi

Le prix mortel de l’opposition

Fauzia Basesuwabo : Membre d’un parti d’opposition, mère de 10 enfants, battue à mort par des jeunes du parti au pouvoir. Battue le 26 février 2020. Décédée le 4 mars. Province de Muyinga.

Fauzia Basesuwabo

Membre d’un parti d’opposition, mère de 10 enfants, battue à mort par des jeunes du parti au pouvoir

Quand des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, s’en sont pris à son mari et à ses fils parce qu’ils étaient membres d’un parti d’opposition, Fauzia Basesuwabo a essayé de s’enfuir. Des Imbonerakure l’ont rattrapée et l’ont battue sans pitié. Le récit suivant décrit la brutalité des Imbonerakure qui a entraîné sa mort.

Deux membres du parti d’opposition le Congrès national pour la liberté (CNL) vaquaient tranquillement à leurs affaires et marchaient le long de la route dans la province de Muyinga le quand Aloys Niyoyita, alias Gihori, les a dépassés sur une moto. Le chauffeur a freiné brusquement et Gihori a lancé une diatribe d’insultes. Il les a traités de « chiens du CNL », les a accusés de tenir une réunion illégale, et leur a déclaré que lui et d’autres Imbonerakure allaient commencer à tirer sur des membres du CNL.

Un échange houleux et un accrochage se sont ensuivis, et l’un des membres du CNL a frappé Gihori avec un morceau de bois, le blessant d’une entaille sur la tête. Les deux membres du CNL ont ensuite fui les lieux.

Le motif qui aurait provoqué Gihori à les insulter n’est pas confirmé. Mais la veille, pendant une réunion publique sur la colline de Jani, un membre influent des Imbonerakure a déclaré à la foule : « Nous devons pourchasser (les membres du CNL) jusqu’à ce que leurs pieds brûlent. Même ceux qui sont sous leurs moustiquaires seront attrapés et détruits. » Il a ajouté que partout où les gens voient un membre du CNL, ils doivent le ligoter, et que le CNL doit être haï et banni d’endroits publics comme les bars et les marchés. Ces menaces allaient bientôt être mises à exécution à Jani.

Ce genre de discours, qui était déjà courant bien avant les élections de , a eu des conséquences dévastatrices. Dans les régions reculées, les menaces et la violence font partie de la vie quotidienne, et les faits qui les entourent restent souvent cachés dans les collines. Les autorités locales – dont certaines seraient impliquées dans des exactions ou craignent le parti au pouvoir, le CNDD-FDD – connaissent le pouvoir des Imbonerakure et savent quand elles doivent se plier à leur volonté.

La province de Muyinga n’est pas une exception. Le , dans la commune de Giteranyi, par exemple, des Imbonerakure ont battu un membre du CNL, ont pillé sa maison et lui ont volé 200 000 francs burundais (environ 105 USD). Quand des officiers de police judiciaire ont enfin interrogé la victime quatre jours plus tard, ils ne semblaient pas s’intéresser aux faits. L’Imbonerakure qui avait battu la victime le plus sévèrement a été vu quelques jours plus tard en train de boire de la bière avec des policiers de la localité. La victime a contacté le procureur de Muyinga, et des autorités judiciaires ont conclu un accord avec les Imbonerakure : ils dédommageraient la victime mais ne seraient pas punis. Au moment de la rédaction de ce document, ils l’avaient dédommagée en grande partie, mais aucune autre action n’avait été entreprise à leur encontre concernant le fait qu’ils l’avaient battu.

Dans la commune Giteranyi en , des Imbonerakure ont brûlé la maison d’une femme qui en avait assez de leurs demandes fréquentes de contributions financières. En , des Imbonerakure ont détenu un membre du CNL âgé de 35 ans parce que, selon eux : « C’était un idiot et ils voulaient l’éduquer. » Son épouse ne l’a pas revu depuis.

L’affrontement en à Jani entre Gihori et les membres du CNL a dégénéré jusqu’à devenir l’une des attaques les plus brutales dans la province de Muyinga depuis plusieurs mois. Cet incident permet d’entrevoir la rapidité avec laquelle les Imbonerakure peuvent mobiliser leurs membres, les inciter à la violence et déverser collectivement leur colère sur une famille donnée.

En colère et saignant à la tête après sa bagarre avec les deux membres du CNL, Gihori a téléphoné à des Imbonerakure locaux pour qu’ils pourchassent les membres du CNL dans la localité. Le message s’est répandu rapidement, et un grand groupe d’Imbonerakure a convergé sur la maison de Selemani Rwasa, un membre du CNL qui habitait Jani et dont le fils avait été impliqué dans la dispute avec Gihori.

D’autres Imbonerakure sont allés chez Sosthène Murasandonyi, alias Gahindira, le représentant du CNL de la même colline qui habitait tout près, et qui s’était enfermé dans sa maison pour se protéger. Un témoin a affirmé que Murasandonyi pensait que les Imbonerakure allaient le tuer et qu’il s’était donc armé d’une petite houe et avait essayé de repousser les Imbonerakure, qui avaient commencé à démolir sa maison pour l’atteindre.

Gihori est arrivé chez Selemani Rwasa, suivi d’un grand groupe d’Imbonerakure de Jani et des collines avoisinantes qui scandaient : « Frappez-les ! Frappez-les ! » Gihori était armé d’une machette et d’une petite houe. Tout d’abord, Rwasa et ses fils ont tenté de se défendre avec les objets qu’ils pouvaient trouver à portée de main. Gihori a saisi un morceau de bois de chauffage et il s’est battu avec Rwasa qui avait une machette dont il se servait pour les travaux agricoles.

Des témoins ont entendu Gihori avertir qu’il allait se venger de l’incident précédent « en tuant au moins trois personnes » de la famille de Rwasa. D’autres Imbonerakure ont assuré qu’ils allaient les battre jusqu’à ce qu’ils soient incapables de récolter les haricots qu’ils avaient plantés.

Quand un grand groupe d’Imbonerakure est arrivé, dirigé par le chef de colline (une autorité locale) de Jani, Joseph Ndayizeye, Rwasa et ses trois fils se sont rendus, et ses fils ont été ligotés. Un témoin a affirmé que Ndayizeye tenait un gros bâton et une épée.

Dans ce chaos, Fauzia Basesuwabo, l’épouse de Rwasa, âgée de 54 ans, s’est enfuie à pied vers une vallée tout près. Plus tard, elle a raconté à un habitant local que des Imbonerakure l’ont rattrapée. Certains voulaient la laisser partir, mais deux d’entre eux, Jean Nshimirimana, alias Nzabampema, et Innocent Cinyeretse, ont refusé. Nzabampema lui a déclaré : « Même si les autres te laissent partir, je vais m’occuper de toi jusqu’à ce que tu meures. » Ils l’ont frappée violemment à coups de gourdins sur les reins, sur les côtes et sur la poitrine. Après qu’ils l’ont battue, Nzabampema l’a raccompagnée chez elle.

Un témoin oculaire a décrit la scène qui se déroulait chez Rwasa : « (Des Imbonerakure) avaient des gourdins (et) des câbles électriques qu’ils utilisaient comme des fouets ; ils avaient des cordes (comme celles) dont on se sert pour attacher les bagages sur les vélos. (L’un d’eux) avait une épée, tandis qu’Iddy (Niyonzima), le représentant du CNDD-FDD à Jani, avait une planche parsemée de clous. Une personne dans le groupe avait une hache. »

Certains des Imbonerakure, ainsi que Ndayizeye, ont battu Rwasa et ses trois fils. Ndayizeye a arrêté de les frapper quand il a reçu un appel téléphonique. L’identité de la personne qui l’a appelé n’est pas connue, mais quand il a raccroché, il a annoncé que la police était en route et a dit aux Imbonerakure : « Si vous voulez que je reste chef de colline, ne les visez pas à la tête. »

Deux policiers sont arrivés à moto et ont ordonné qu’on détache les mains des hommes qui avaient été ligotées. Ils sont partis avec deux Imbonerakure, Ndunguye et Saduni Gahungu, et deux membres du CNL, Sosthène Murasandonyi et un commerçant local appelé Jean Claude, et les ont ensuite envoyés au centre de détention de la police à Muyinga. D’après une source ayant des informations de première main sur la localité, Jean Claude avait été impliqué dans un litige commercial avec Gihori – un motif possible pour son arrestation.

Basesuwabo était rentrée chez elle après avoir été battue, juste avant que la police n’arrive. Comme elle ne saignait pas ni ne présentait de blessures visibles, les deux policiers ont décidé qu’il n’était pas nécessaire de l’emmener au centre de santé. Ils ont ordonné à des chauffeurs de moto d’emmener Rwasa et ses trois fils, qui étaient gravement blessés, au centre de santé. Vers , une ambulance les a transférés du centre de santé vers l’hôpital de district.

Le même soir, Basesuwabo a tenté de parcourir à pied les trois kilomètres jusqu’au centre de santé, mais ses blessures lui faisaient si mal qu’elle n’a pas pu couvrir cette distance, ni rentrer chez elle. Elle s’est donc abritée dans une bananeraie où elle a passé la nuit, roulée en boule. Le lendemain, un membre de sa famille l’a aidée à marcher jusqu’au centre de santé où on lui a donné quelques comprimés.

Le , l’administrateur de la commune Gasorwe, Jean Claude Barutwanayo, a tenu une réunion de pacification avec la population locale à Jani. Une personne qui a assisté à la réunion a indiqué que l’administrateur a remercié les Imbonerakure pour leur travail, ce que les habitants ont interprété comme une allusion à l’agression contre Rwasa et sa famille. Il a exhorté les Imbonerakure à continuer de travailler sans crainte ni hésitation.

Entretemps, l’état de Basesuwabo était en train de se détériorer. Le , elle est retournée au centre de santé où elle a passé la nuit, mais sans recevoir de soins spécialisés. Elle est rentrée chez elle et son état s’est dégradé de nouveau. Elle est décédée le . D’après un membre de sa famille, « elle n’avait aucun problème avec les membres de sa famille ni avec les voisins. Elle aimait le parti (CNL). »

Après sa mort, le chef de colline, Joseph Ndayizeye, s’est rendu au centre de santé où il a essayé de convaincre l’agent de santé qui avait soigné Basesuwabo d’attribuer sa mort à la malaria. L’agent de santé aurait refusé. Lors d’une réunion publique, Ndayizeye a prévenu les habitants de Jani que toute personne qui dirait que Basesuwabo avait été battue à mort serait « physiquement éliminée ». Il a ordonné à tout le monde de dire qu’elle était morte de la malaria.

Deux semaines environ après l’agression, la police a libéré les deux Imbonerakure qui étaient en détention. Cyprien Sinzotuma, secrétaire provincial du CNDD-FDD, leur a donné à chacun 25 kilos de riz. Sinzotuma a déjà tenu des propos violents à propos des opposants par le passé. En , selon des reportages des médias, il avait déclaré à des Imbonerakure qu’ils allaient « dépecer pour les rapaces les ennemis du Burundi » et qu’il fallait les « castrer ».

Quelques jours plus tard, dans une réunion publique, Jean Claude Barutwanayo a remercié l’Imbonerakure Ndunguye, en parlant des attaques contre Rwasa et Murasandonyi. D’après une personne qui a assisté à la réunion, il a qualifié Ndunguye de héros qui avait mené et gagné « un combat louable ». L’administrateur l’a encouragé à continuer de travailler de cette façon.

Rwasa et d’autres victimes de l’attaque sont allés voir la gouverneure de la province de Muyinga le , mais elle n’était pas disponible. Son conseiller les a rencontrés à sa place, accompagné de Barutwanayo. D’après une personne qui détenait des informations sur la réunion, Barutwanayo a dit aux membres du CNL de rentrer chez eux ou de fuir au Rwanda ou en Tanzanie – la province de Muyinga est frontalière des deux pays. Trois jours plus tard, Barutwanayo a organisé une rencontre entre Rwasa, Gihori et Ndayizeye, le chef de colline. Barutwanayo, qui aurait, semble-t-il, discuté du cas avec des autorités supérieures, a indiqué à Rwasa qu’il pouvait rentrer à Jani et qu’il assurerait sa sécurité. Il a ajouté qu’il devait couper tout contact avec le CNL et adhérer au CNDD-FDD.

L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Basesuwabo. L’IDHB a également écrit à la gouverneure et au procureur de la République de la province de Muyinga avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés. Aucune de ces autorités n’a répondu. L’IDHB a téléphoné à Joseph Ndayizeye, le chef de colline de Jani, pour solliciter sa réponse. Il a déclaré qu’il ne ferait pas de commentaire sur les questions relatives aux droits humains et a dit à l’IDHB d’appeler la commune.