L’Initiative pour les droits humains au Burundi

Le prix mortel de l’opposition

Jean Bosco Ngabirano : Une autorité locale ordonne à des jeunes du parti au pouvoir de tuer un membre de l’opposition. Tué le 29 mars 2020 par des jeunes du parti au pouvoir. Province de Gitega.

Jean Bosco Ngabirano

Une autorité locale ordonne à des jeunes du parti au pouvoir de tuer un membre de l’opposition

Le , Jean Bosco Ngabirano, membre du Congrès national pour la liberté (CNL), était assis dans un bar dans la zone Mahwa, province de Gitega, quand des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, installés quelques tables plus loin, ont commencé à entonner des chansons de louange du parti au pouvoir. Ngabirano et les personnes qui se trouvaient avec lui ont riposté avec des chansons du CNL.

Quelques heures plus tard, Seconde Ndayisenga, l’administrateur de la commune Ryansoro (la plus haute autorité locale), est arrivée et la tension s’est accentuée. Les Imbonerakure ont déclaré à l’administrateur que Ngabirano était un voleur et un fauteur de troubles de la province voisine de Bururi. Un témoin oculaire dans le bar a indiqué que l’administrateur a demandé à Ngabirano de s’approcher et qu’ils ont eu un échange tendu. Le contenu de leur conversation n’est pas connu.

Après cet échange, d’après un témoin et des reportages dans les médias, l’administrateur a ordonné à un policier de « tirer sur ce chien », se référant à Ngabirano. Ngabirano a pris la fuite, poursuivi par le policier. Le policier est ensuite retourné au bar, et a déclaré qu’il ne voulait pas tirer sur lui. Puis, selon les mêmes sources, Ndayisenga a demandé aux Imbonerakure qui se trouvaient dans le bar d’attraper Ngabirano et de le tuer.

Les circonstances dans lesquelles les Imbonerakure ont rattrapé Ngabirano ne sont pas confirmées. Une source a affirmé qu’ils ont bloqué les routes près du bar et qu’ils ont arrêté Ngabirano à un endroit appelé ku kabishato à Mahwa.

Un homme d’une soixantaine d’années a indiqué qu’il était passé devant l’Institut technique agricole du Burundi (ITAB) à Mahwa quand il a entendu des cris. Il a entendu quelqu’un dire : « Vous avez juré que vous allez amener toute la population de Mahwa (à adhérer) au CNL. C’est fini. Vous n’allez plus réussir. » Puis, deux jeunes gens se sont approchés de lui. « Ils m’ont dit de m’agenouiller », a-t-il déclaré. « L’un d’entre eux tenait un couteau et l’autre une lance. Ils m’ont ordonné de partir ; (ils m’ont dit de) courir. » Des Imbonerakure ont empêché d’autres passants de s’approcher de l’endroit.

Dans un article de la Radio Publique Africaine (RPA) le , Elie Nimubona, un chef des Imbonerakure à Mahwa qui aurait été impliqué dans l’attaque, a déclaré que Ngabirano n’avait pas été tué pour des raisons politiques. « Qu’ils ne prétendent pas qu’il était membre du CNL. Qu’ils avouent plutôt que c’était un voleur. Il n’a pas été victime de ses convictions politiques. »

Toutefois, un représentant de haut niveau du CNL a confirmé à l’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) que Ngabirano était membre du parti.

Deux sources indépendantes l’une de l’autre, ainsi qu’un reportage médiatique, ont cité les noms d’Imbonerakure qui auraient été impliqués dans l’attaque contre Ngabirano : Nimubona, Donatien Ciza, Vianney Manirakiza, Gode Ntigoheka, et un homme appelé Bienvenu. Un témoin a affirmé avoir vu ces Imbonerakure en train de poursuivre Ngabirano.

Le lendemain, des étudiants ont découvert le corps de Ngabirano près de l’ITAB. Selon des membres de sa famille et des reportages dans les médias, le corps de Ngabirano aurait été mutilé. L’IDHB n’a pas été en mesure de confirmer ces allégations. Dans une photo que l’IDHB a pu étudier, il y avait des marques sur le visage de Ngabirano qui semblaient avoir été causées par des coups violents, et ses yeux étaient enflés et fermés. Des habitants de la localité et des membres de sa famille ont refusé d’enterrer son corps avant que les personnes responsables ne soient arrêtées. Le corps de Ngabirano est resté dans le centre de santé de Mahwa pendant quatre jours.

D’après un membre de la famille de Ngabirano, une autorité judiciaire s’est rendue sur la scène du crime, mais n’a pas rédigé de rapport de police, bien que des habitants lui aient communiqué des informations sur les Imbonerakure qui auraient été responsables du meurtre.

Le , ce membre de la famille a demandé à l’autorité judiciaire pourquoi elle n’avait pas complété un rapport judiciaire. Celle-ci a prétendu qu’elle ne s’était pas rendue sur les lieux du crime. Un autre membre de la famille a catégoriquement réfuté cette affirmation, et a affirmé s’être entretenu avec l’autorité judiciaire pendant qu’elle se trouvait sur les lieux du crime, et lui avoir demandé d’arrêter l’un des hommes qui aurait été impliqué dans le meurtre.

Ndayisenga, l’administrateur communal, ne s’est pas rendue sur les lieux du crime, mais a envoyé à sa place le chef de colline de Mahwa, une autorité locale de rang inférieur. Il y a eu une confusion par rapport à la personne que Ndayisenga avait désignée pour enterrer le corps de Ngabirano. Au départ, il semblerait qu’elle aurait demandé à un membre de la famille d’organiser l’enterrement. Mais par la suite, elle a ordonné au chef de colline de Mahwa d’enterrer le corps. Cependant, celui-ci a prétendu que Ndayisenga ne lui avait pas donné d’instructions claires sur comment obtenir ou payer le matériel pour l’enterrement. Lorsqu’un membre de la famille de Ngabirano a posé directement la question à Ndayisenga au téléphone, elle lui a dit de s’occuper de l’enterrement lui-même : « Je vous confie cette tâche. Faites-le. Et si vous ne le faites pas, laissez-moi tranquille. J’ai d’autres choses à faire. » Le membre de la famille lui a répondu : « (Comment) pouvez-vous me dire que vous êtes une autorité, (mais) que vous avez d’autres choses à faire alors que quelqu’un a été tué dans votre secteur ? » Ndayisenga a raccroché le téléphone.

Deux jours après la mort de Ngabirano, un membre de la famille a demandé à une autorité judiciaire pourquoi des mandats d’arrêt n’avaient pas été émis contre les personnes qui auraient tué Ngabirano. « Mon frère », a répondu l’autorité judiciaire, « je ne vais pas émettre ces mandats. Concernant la mort (de Ngabirano), même l’administrateur est complice. Arrêtez de vous fatiguer pour cette affaire. Ces gens (qui ont tué Ngabirano) sont ‘soutenus’. » L’autorité judiciaire faisait allusion à la manière dont les Imbonerakure sont souvent défendus par les autorités du parti au pouvoir et protégés de la justice.

Plus tard, un policier a confié au même membre de la famille que les Imbonerakure qui auraient tué Ngabirano ne seraient pas arrêtés : « Ce n’est pas que nous n’avons pas réussi à arrêter ces gens ; ces gens sont ‘soutenus’. »

Le soir du , Venant Manirambona, le gouverneur de Gitega, est arrivé à Mahwa et a demandé aux habitants ce qui s’était passé le soir où Ngabirano avait été tué. Selon des sources proches de la victime, le gouverneur a demandé au père de Ngabirano de monter dans sa camionnette, et ils sont allés au centre de santé. Le gouverneur lui a déclaré qu’ils allaient enterrer Ngabirano. Lorsqu’ils sont arrivés, le policier qui accompagnait le gouverneur a giflé l’agent de sécurité au centre de santé après que celui-ci a refusé d’ouvrir la porte de la salle où gisait le corps de Ngabirano. Puis l’agent de sécurité a ouvert la porte et les policiers ont déposé le corps de Ngabirano dans la camionnette.

Le policier et d’autres hommes non identifiés ont enterré le corps de Ngabirano dans un cimetière à Mahwa, pendant que le gouverneur regardait.

L’IDHB a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Ngabirano. L’IDHB a également écrit au gouverneur et au procureur de la République de la province de Gitega avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés du meurtre. Seul le gouverneur de Gitega a répondu, demandant simplement des informations sur l’IDHB et sur ses relations avec le gouvernement burundais ; il n’a pas fait de commentaire sur l’affaire. L’IDHB a téléphoné à l’administrateur de la commune de Ryansoro, Seconde Ndayisenga, et lui a demandé sa réponse au meurtre de Ngabirano ; elle n’a voulu répondre à aucune question.