L’Initiative pour les droits humains au Burundi

Le prix mortel de l’opposition

Rasta : Membre d’un parti d’opposition battu à mort par des jeunes du parti au pouvoir. Battu le 14 mai 2021. Retrouvé mort le 15 mai. Province de Bubanza.

Rasta

Membre d’un parti d’opposition battu à mort par des jeunes du parti au pouvoir

À la mi-, des informations ont commencé à circuler sur la mort violente d’un homme surnommé Rasta, dans la province de Bubanza. Petit à petit, les détails des événements qui ont conduit à sa mort ont été révélés.

Le , un habitant d’une colline reculée dans la province de Bubanza s’est réveillé en entendant des hommes crier : « Au voleur ! » Il a pris une torche et une machette pour se protéger et a suivi les cris jusqu’à ce qu’il croise un groupe d’Imbonerakure (jeunes du parti au pouvoir) locaux en train de battre Rasta, un membre du parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté (CNL). « Vous ne voyez pas que vous lui faites mal ? », a-t-il demandé à deux des Imbonerakure qu’il connaissait. « Vous pourriez avoir des ennuis. »

Les Imbonerakure ont ignoré ses interventions et l’un d’eux lui a demandé de lui donner sa machette. Quand il a refusé, l’Imbonerakure a rejoint les autres et ils ont recommencé à battre Rasta avec des branches de palmier sèches, en l’accusant d’avoir volé quelques épis de maïs qui se trouvaient dans son sac. Ils lui ont également donné des coups de pied et des coups de poing, en criant : « Frappez cet imbécile du CNL ! » et « arrachez-lui les dents ! », bien que Rasta leur ait expliqué qu’on lui avait donné le maïs.

Rasta était un vagabond, un homme sans domicile fixe, connu seulement par son surnom. Ses parents étaient originaires de la région, mais tous deux étaient morts plusieurs années auparavant, et la plupart des membres de sa famille élargie l’avaient renié. En tant que membre du CNL, il travaillait comme bénévole à la permanence locale du parti, où il balayait et entretenait la parcelle, coupait l’herbe et nettoyait les fenêtres. Des Imbonerakure l’avaient incité à adhérer au parti au pouvoir dans le passé, mais il avait toujours refusé.

Il n’y a pas de confirmation que l’appartenance politique de Rasta était le motif de l’attaque, même si les Imbonerakure savaient qu’il était membre du CNL. Un homme bien informé sur ces événements a affirmé : « Je n’ai jamais vu personne tué pour un vol pendant toutes les années que j’ai passées ici ... Rasta a été puni de cette manière à cause de son appartenance politique. »

Après l’avoir battu, certains des Imbonerakure ont emmené Rasta au poste local de la police. Le policier de garde a refusé de le détenir à cause de ses blessures graves et il a ordonné aux Imbonerakure de l’emmener à un centre de santé. Les Imbonerakure ont déposé Rasta à un bureau administratif local à côté du poste de police et sont repartis.

Plus tard dans la matinée, une foule s’est attroupée autour de Rasta. Il saignait de la bouche et il avait du mal à parler. En proie à la douleur, il a chuchoté les noms de certains des Imbonerakure qui l’avaient battu : Félix, Désiré, Nyenimana et un Imbonerakure local surnommé Vyanka.

Peu de temps après, le chef de colline (une autorité locale), Emmanuel Ndayiragije, a aidé Rasta à se rendre à un centre de santé, mais le responsable a refusé de l’admettre au centre. Il a dit qu’il ne pourrait pas expliquer aux autorités comment une personne dans l’état de Rasta était morte au centre de santé.

Des témoins ont confirmé que Rasta avait été gravement blessé. Il pouvait à peine parler ou se tenir debout et son corps était couvert de blessures. Ses organes génitaux étaient enflés, vraisemblablement à cause des coups. Le centre de santé ne l’a pas soigné, mais un employé d’une pharmacie locale a eu pitié de lui et lui a donné une piqûre pour le ranimer.

Ndayiragije et quelques Imbonerakure ont emmené Rasta jusqu’à une école de la localité et l’ont abandonné, seul, sur la terrasse. Pendant la nuit, Rasta est décédé. Son corps a été découvert le lendemain matin à la permanence locale du parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD). On ne sait pas comment il s’est retrouvé là.

Le , des habitants, dont au moins un chef Imbonerakure, ont mis le cadavre de Rasta dans un sac et l’ont transporté au cimetière local où ils l’ont enterré. « Il a été enterré comme un chien », a déclaré un habitant. Après l’avoir enterré, les Imbonerakure ont commencé à récolter de l’argent dans le marché pour gukaraba, une tradition burundaise qui consiste à boire de la bière après un enterrement. Des membres du CNL sont rapidement intervenus. Un habitant s’est souvenu qu’un membre du CNL s’est indigné : « Comment se fait-il que vous n’ayez pas récolté de l’argent pour acheter un cercueil afin de l’enterrer dignement, mais vous récoltez de l’argent pour boire ? Non, ça suffit ! »

Avant la mort de Rasta, une ancienne autorité locale, membre du CNDD-FDD, Emmanuel Nimpagaritse, a semblé donner son approbation à des actes de violence par des Imbonerakure. Deux jours avant l’attaque, il a déclaré dans une réunion de sécurité : « Vous voyez que ces jours-ci, il y a beaucoup de cas de banditisme. À partir d’aujourd’hui, si vous attrapez un voleur, frappez-le ou tuez-le. »

Une personne qui a assisté à la réunion a affirmé plus tard : « Nous avons interprété (les propos de Nimpagaritse) comme un appel à la violence. Et voilà, deux jours plus tard, Rasta a été tué. À mon avis, c’était un ordre de (Nimpagaritse) aux Imbonerakure. »

Après la mort de Rasta, la police a démontré, au départ, une volonté de demander aux personnes responsables de rendre des comptes. Le jour de l’enterrement de Rasta, Édouard Mukoko, commissaire provincial de la police à Bubanza, a confié : « Je ne comprends pas comment une personne peut être battue à mort dans un village et on fait comme si l’incident n’avait pas eu lieu. Les auteurs devraient être identifiés et punis. Le chef de colline est responsable de sa localité et doit répondre pour tout ce qui s’y passe. »

Le lendemain, le commissaire de police de la commune de Mpanda a arrêté Emmanuel Ndayiragije, le chef de la colline où Rasta avait été tué. Ndayiragije a passé une nuit au cachot de la police de Mpanda. Le lendemain, il a été libéré, apparemment après que le gouverneur provincial soit intervenu et ait déclaré qu’il n’était pas impliqué dans l’incident.

Après sa libération, un officier de police judiciaire a demandé à Ndayiragije s’il savait qui avait battu Rasta. Ndayiragije a révélé les noms de cinq Imbonerakure qui auraient été impliqués, et l’officier de police judiciaire lui a donné des mandats d’arrêt à leur signifier, une pratique courante au Burundi. Le commissaire provincial de la police a dit à Ndayiragije de les trouver « par tous les moyens possibles ».

Mais entretemps, les Imbonerakure qui avaient attaqué Rasta avaient déjà fui la localité, et personne ne savait où ils se trouvaient.

Un représentant local du parti au pouvoir avait d’autres idées. Plutôt que de faire traduire en justice les Imbonerakure, il a déclaré qu’ils retourneraient chez eux bientôt et que Ndayiragije ne devait pas délivrer les mandats d’arrêt. Le représentant local lui a fait comprendre que le gouverneur de la province, le chef provincial du CNDD-FDD à Bubanza et l’administrateur de la commune de Mpanda avaient tous été informés de la décision qu’il fallait laisser rentrer les Imbonerakure, que les mandats d’arrêt ne seraient pas délivrés et qu’il ne fallait pas les arrêter. Il leur aurait également dit qu’ils devaient faire semblant que les enquêtes continuaient.

À la fin , les Imbonerakure étaient retournés tous les cinq dans la localité. Un habitant a expliqué qu’ils étaient rentrés « avec davantage de force », qu’ils avaient rapidement repris leurs patrouilles, souvent pendant la nuit, armés de bâtons, et qu’ils interrogeaient les habitants. « Les habitants d’ici savent qu’ils ne doivent pas rentrer tard (de peur de les croiser) », a affirmé un habitant de Mpanda.

Fin , un habitant de la colline où Rasta est décédé a indiqué que des Imbonerakure – dont certains qui avaient battu Rasta – étaient en train de faire des contrôles sécuritaires et qu’ils arrêtaient et détenaient des habitants qu’ils accusaient de rentrer chez eux très tard. Les Imbonerakure qui participaient à ces patrouilles prétendaient qu’il était difficile pour eux de faire la distinction entre des habitants ordinaires et des bandits. Certains des habitants qu’ils ont arrêtés ont payé les Imbonerakure pour qu’ils les libèrent. Certaines autorités gouvernementales considèrent Bubanza comme une province sensible parce qu’elle est frontalière de la République démocratique du Congo et que des opposants armés y ont mené des incursions depuis quelques années.

L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit au gouverneur de Bubanza pour lui demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite de la mort de Rasta et pourquoi les mandats d’arrêt pour les Imbonerakure soupçonnés d’être impliqués n’avaient pas été délivrés. L’IDHB a également écrit au procureur de Bubanza pour lui demander s’il avait ouvert une enquête sur ce cas. Aucune des deux autorités n’a répondu.