L’Initiative pour les droits humains au Burundi

Le prix mortel de l’opposition

Richard Havyarimana : Retrouvé mort dans une rivière, trois jours après avoir été enlevé. Disparu le 4 mai 2020. Retrouvé mort le 7 mai. Province de Mwaro.

Richard Havyarimana

Retrouvé mort dans une rivière, trois jours après avoir été enlevé

Lorsque la famille de Richard Havyarimana a finalement retrouvé son corps le , leurs craintes sont devenues une sombre réalité – il avait été tué et jeté dans une rivière. Ils recherchaient Havyarimana depuis que des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, l’avaient violemment enlevé trois jours plus tôt de son domicile sur la colline de Mbogora, dans la commune de Nyabihanga (province de Mwaro).

Au cours des mois précédant les élections du au Burundi, des Imbonerakure avaient menacé à plusieurs reprises Havyarimana, le représentant du parti d’opposition le Congrès national pour la liberté (CNL) à Mbogora. Quelques jours seulement avant son enlèvement, un Imbonerakure lui a déclaré : « Je vois que tu ne veux pas changer de parti. C’est un problème ... Si tu ne veux pas changer, je peux appeler (quelqu’un à) un niveau supérieur et ils peuvent te punir. » Havyarimana a répondu qu’il n’aimait pas le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti au pouvoir. Il n’a pas pris les menaces au sérieux ; il pensait que ce n’était qu’une blague.

Les Imbonerakure faisaient campagne à Mbogora le , invitant les habitants à voter pour le CNDD-FDD. Ils étaient accompagnés de Pamphile Bigirimana, le fils du président du parti à Nyabihanga, qui a demandé où se trouvait la maison de Havyarimana. Bigirimana figurait sur la liste des candidats provinciaux du CNDD-FDD aux élections législatives, mais il n’a pas obtenu de siège.

Vers minuit cette nuit-là, une voiture s’est garée à Mbogora ; plusieurs hommes en sont sortis et se sont dirigés vers la maison de Havyarimana. Ils ont brisé une fenêtre et ont cassé sa porte. Quatre d’entre eux ont pénétré de force à l’intérieur, tandis que d’autres montaient la garde à l’extérieur.

Des voisins se sont soudainement réveillés lorsqu’ils ont entendu Havyarimana et son épouse crier : « Venez à notre secours ! Il y a des voleurs ici ! » L’un des assaillants a répondu : « Nous ne sommes pas des voleurs, nous sommes du service de renseignement. » Lorsque des voisins se sont précipités chez Havyarimana, les hommes qui se tenaient à l’extérieur les ont empêchés de s’approcher. Certains d’entre eux portaient des vestes de police et avaient des armes à feu. L’un d’eux a averti : « Nous allons tirer sur toute personne qui s’approche. »

Lorsque deux des quatre hommes qui étaient entrés par effraction dans la maison ont été reconnus, il est vite devenu clair qu’ils n’étaient pas venus voler les maigres profits que Havyarimana avait tirés de la vente de bière locale ou des produits agricoles qu’il avait récoltés. Dieudonné Nsengiyumva, alias Rwembe, le chef des Imbonerakure dans la commune de Nyabihanga, et Boris Bukeyeneza, un autre Imbonerakure, étaient venus pour enlever Havyarimana. La femme de Havyarimana les a suppliés de l’épargner, espérant qu’ils auraient pitié quand elle leur a montré leur bébé de 3 mois.

Des voisins ont vu les hommes traîner Havyarimana vers la voiture, après l’avoir menotté et frappé au visage. La voiture a filé sur la route principale et s’est dirigée vers Gitega, la capitale du pays.

Cela a marqué le début d’une recherche effrénée par les membres de la famille de Havyarimana. Ils ont d’abord vérifié les cachots de la police dans la localité – la destination de la plupart des centaines de membres du CNL arrêtés ces derniers mois – et ils ont informé la police concernant les Imbonerakure impliqués dans l’enlèvement. Un habitant de la localité a affirmé qu’un policier avait reconnu en privé que les deux Imbonerakure étaient impliqués et avait identifié le propriétaire de la voiture qu’ils avaient utilisée : Oscar Ndayizeye alias Romeo, membre local du CNDD-FDD et commerçant.

Pourtant, la police a ignoré les demandes répétées de les arrêter. Les proches de Havyarimana ont été attristés de voir les deux Imbonerakure se promener librement à Nyabihanga et participer à la campagne électorale du CNDD-FDD. Le commissaire de police local a affirmé qu’il n’était pas possible d’arrêter les suspects tant que l’enquête était en cours. L’administrateur de la commune de Nyabihanga, Adrien Ntunzwenimana, a accusé les membres du CNL d’être des fauteurs de troubles et a affirmé à la famille de Havyarimana que celui-ci apparaîtrait bientôt.

La famille a continué ses recherches, espérant trouver Havyarimana, mort ou vivant. Lorsque des habitants de la colline voisine de Kibogoye les ont informés qu’ils avaient vu une voiture suspecte et entendu des cris près de la rivière Ruvyironza la nuit de l’attaque, la famille de Havyarimana a concentré ses recherches sur les berges. Les jours suivants, ils ont reçu plusieurs alertes de personnes qui avaient vu un corps flotter dans la rivière, mais ils n’ont pas réussi à le retrouver.

Enfin, le , des habitants de la colline de Muyebe ont alerté la famille qu’un corps était coincé derrière un arbre où la Ruvyironza coule entre Nyabihanga et la commune de Giheta, dans la province de Gitega. Les proches de Havyarimana ont tiré le corps hors de l’eau et sur la berge.

C’était le corps de Richard Havyarimana. L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a pu voir des photos montrant plusieurs entailles profondes à la tête. Les témoins ont également décrit ce qui semblait être un coup de poignard à la poitrine. « C’était horrible à voir », a déclaré l’un des hommes qui a aidé à tirer le corps hors de l’eau. Comme le corps avait commencé à se décomposer, la famille a décidé de l’enterrer le jour même.

La famille a immédiatement alerté les autorités locales. Un officier de police judiciaire est venu évaluer la situation. L’administrateur de la commune a déclaré qu’il était trop occupé pour se rendre sur les lieux et il a envoyé un fonctionnaire subalterne. Aucune de ces autorités n’a assisté à l’enterrement – la plupart étaient trop occupées à boire dans un bar non loin du cimetière. Lorsque la famille a rejoint le bar après l’enterrement, les dirigeants locaux sont partis tranquillement, sans un mot de réconfort.

Ces derniers mois, plusieurs proches de membres du CNL ont informé l’IDHB d’autres disparitions. Comme la famille de Havyarimana, ils ont d’abord interrogé les autorités locales et visité des centres de détention, dans l’espoir de savoir ce qui était arrivé à leurs proches. Lorsque cela n’a donné aucun résultat, une longue période d’anxiété s’est installée. Certains membres du CNL ont par la suite été découverts en détention, mais de nombreux autres n’ont pas réapparu et certains ont été retrouvés morts.

Entre et , des organisations burundaises de défense des droits humains ont signalé la découverte d’au moins 51 cadavres à travers le pays. Dans de nombreux cas, on ne sait pas si les victimes ont été tuées pour des raisons politiques. Certains de ces corps ont été découverts dans des lacs ou des rivières ou à proximité. Plutôt que d’ordonner une enquête, les autorités locales ont souvent ordonné un enterrement immédiat, même si les corps montraient des signes évidents de violence.

Jeter des corps dans les rivières et les lacs est une pratique courante tout au long de l’histoire sanglante du Burundi, et qui persiste en , comme le montre le cas de Havyarimana. Un sort similaire était réservé à un jeune membre du CNL de la commune de Bweru (province de Ruyigi) qui a expliqué à l’IDHB qu’en , des Imbonerakure l’avait jeté dans une rivière, après avoir tiré sur ses testicules et l’avoir tellement battu avec une chaîne de vélo qu’ils le croyaient mort. Il a attendu dans la rivière que les Imbonerakure soient partis, puis il s’est échappé.

Les auteurs de graves violations des droits humains comme celles-ci sont rarement tenus de rendre compte de leurs actes. Mais pour la famille de Havyarimana, il existe peut-être une lueur d’espoir. Peu après la découverte du corps de Havyarimana, la police a arrêté Bukeyeneza et Nsengiyumva, les deux Imbonerakure qui auraient été impliqués dans l’enlèvement. La famille a déposé une plainte officielle auprès du procureur, qui a interrogé plusieurs témoins.

Les proches de Havyarimana craignent qu’en raison de l’ingérence politique courante dans ce type d’affaires, les deux suspects puissent être libérés. Un homme proche de l’affaire a déclaré à l’IDHB : « Nous avons déposé des plaintes, mais nous ne savons pas si la justice sera rendue ou si ces personnes seront bientôt libérées. »

L’IDHB a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Havyarimana. L’IDHB a également écrit au procureur de la République de la province de Mwaro afin de lui demander si d’autres personnes ayant un lien apparent avec l’affaire, notamment Bigirimana, qui cherchait la maison de Havyarimana le jour de son enlèvement, et Ndayizeye, le propriétaire présumé de la voiture qui aurait pu être utilisée pour l’emmener, ont été interrogés ou arrêtés. Aucune de ces autorités n’a répondu.

Un voisin de Havyarimana a déclaré que les personnes responsables du meurtre de Havyarimana et d’autres meurtres politiques devraient être poursuivies afin de prévenir des actes de violence à l’avenir : « Nous avons besoin de justice. Si rien n’est fait, d’autres vont mourir. »

Mise à jour : Le , le tribunal de grande instance de la province de Mwaro a condamné deux membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, Dieudonné Nsengiyumva et Boris Bukeyeneza, à 15 ans de prison pour le meurtre de Richard Havyarimana. Le tribunal a également jugé que les deux hommes, qui avaient fait partie d’un groupe ayant enlevé Havyarimana violemment le , devraient verser collectivement 10 millions de francs burundais (environ 5 176 USD) à la famille de la victime. Le procureur de Mwaro a fait appel de la décision ; il a requis l’emprisonnement à vie des deux accusés. Il a promis d’enquêter également sur le rôle d’autres individus impliqués dans l’enlèvement et la mort d’Havyarimana. Les deux accusés ont aussi fait appel de la décision. Dans la semaine du , la cour d’appel de Bujumbura a confirmé le jugement du tribunal de grande instance.