Le prix mortel de l’opposition

Cette série d’études de cas, intitulée « Le prix mortel de l’opposition », explore la façon dont des Burundais ont perdu la vie à la suite de meurtres politiques depuis la fin . L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) publie ces cas dans le but de conserver l’attention du public à leur égard, et de maintenir la pression sur les autorités burundaises afin qu’elles rendent justice.

Ces cas ne représentent qu’une faible proportion des homicides à motivation politique au Burundi au cours de la période précédant les élections de . Les meurtres et autres violations graves des droits humains contre des membres de l’opposition – une caractéristique du paysage politique au Burundi depuis de nombreuses années – ont fortement augmenté au cours du deuxième semestre de , ainsi que du premier semestre de . L’IDHB espère qu’en mettant en lumière quelques cas emblématiques, elle peut également contribuer à une évolution positive dans d’autres cas – et, en fin de compte, aider à éviter de nouvelles violences politiques.

Le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) a été déclaré vainqueur des élections présidentielle, législatives et locales du . Les résultats ont été vivement contestés par le principal parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté (CNL), qui a allégué des fraudes à grande échelle et a affirmé que près de 400 de ses membres avaient été arrêtés et détenus arbitrairement pendant et après la période électorale. La Conférence des évêques catholiques du Burundi – l’une des rares organisations indépendantes à avoir déployé des observateurs électoraux – a également signalé de nombreuses irrégularités.

Il est urgent que le pays sorte de la crise politique, économique et de droits humains qui a dévasté le Burundi depuis . Cependant, les vies perdues avant les élections de ne peuvent pas être passées sous silence – comme cela a été le cas à maintes reprises dans l’histoire sanglante du Burundi. Le nouveau gouvernement a le devoir de faire de l’impunité un souvenir du passé et d’empêcher les attaques de représailles, ainsi que de nouvelles violences politiques.

L’IDHB a enquêté sur chacun des cas présentés dans cette série. Les récits sont basés sur des entretiens approfondis avec plusieurs témoins oculaires et d’autres sources proches de ces événements, ainsi que sur des pièces justificatives quand elles étaient disponibles. L’IDHB n’a pas révélé l’identité des témoins pour leur protection.

L’IDHB a soumis ses conclusions concernant ces cas au gouvernement burundais et aux autorités judiciaires, ainsi qu’à la direction du CNDD-FDD. L’IDHB continuera d’appeler à agir concernant ces cas ainsi que d’autres, jusqu’à ce qu’il existe un processus crédible pour traduire en justice les responsables des meurtres politiques.

Dans la majorité des cas figurant dans cette série, les victimes étaient des membres du CNL – principal rival du CNDD-FDD lors des élections de . L’IDHB a choisi ces cas en raison de leur brutalité particulière, et parce qu’ils mettent en évidence l’implication des autorités locales ou des responsables du parti au pouvoir, ainsi que l’impunité qui les protège. La plupart des auteurs présumés étaient des membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD, les Imbonerakure, agissant parfois de connivence avec des autorités administratives locales et des représentants locaux du CNDD-FDD. Dans l’une des études de cas, des membres de la police ou des services de renseignement ont tué des individus accusés d’appartenir à l’opposition armée.

Les réaction publiques des membres du gouvernement burundais et du CNDD-FDD face à ces meurtres sont allés du silence et de l’indifférence apparente aux dénis catégoriques et aux déclarations blâmant l’opposition pour la plupart ou la totalité des violences. Peu d’enquêtes crédibles ont été menées sur ces affaires, et encore moins des poursuites judiciaires crédibles.

En règle générale, les Imbonerakure qui auraient été impliqués dans ces meurtres ont échappé à la justice, tandis que des membres du CNL ou des connaissances des victimes ont été arrêtés à leur place, souvent de manière arbitraire et sur la base de fausses accusations. Quelques Imbonerakure ont été arrêtés, mais la plupart d’entre eux ont été libérés rapidement. Certains ont continué de menacer les familles des victimes, même après avoir tué leurs proches. De nombreuses familles ont trop peur de demander justice, de sorte que les affaires sont effectivement classées.

Plusieurs Imbonerakure et d’autres membres du CNDD-FDD ont également été tués ou blessés en et , certains lors d’affrontements avec des membres du CNL, d’autres dans des circonstances qui restent obscures. L’IDHB a tenté d’enquêter sur plusieurs de ces cas et a demandé des informations complémentaires au gouvernement burundais et au CNDD-FDD, mais n’a pas encore été en mesure de confirmer l’identité des auteurs ou bien si ces meurtres avaient des motivations politiques.

Les cas présentés dans cette série seront un test pour le président du Burundi nouvellement élu, Évariste Ndayishimiye, et pour le système judiciaire national. Au cours de la période préélectorale, Ndayishimiye a proclamé à plusieurs reprises son engagement à mettre fin à l’impunité, notamment concernant la violence politique. Il a maintenant l’occasion de démontrer cet engagement en plaidant afin que la justice soit rendue pour les familles des victimes, et en veillant à ce que celles-ci ne soient pas oubliées.

Jean Bosco Ngabirano : Une autorité locale ordonne à des jeunes du parti au pouvoir de tuer un membre de l’opposition. Tué le 29 mars 2020 par des jeunes du parti au pouvoir. Province de Gitega.

Jean Bosco Ngabirano

Une autorité locale ordonne à des jeunes du parti au pouvoir de tuer un membre de l’opposition

Le , Jean Bosco Ngabirano, membre du Congrès national pour la liberté (CNL), était assis dans un bar dans la zone Mahwa, province de Gitega, quand des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, installés quelques tables plus loin, ont commencé à entonner des chansons de louange du parti au pouvoir. Ngabirano et les personnes qui se trouvaient avec lui ont riposté avec des chansons du CNL.

Quelques heures plus tard, Seconde Ndayisenga, l’administrateur de la commune Ryansoro (la plus haute autorité locale), est arrivée et la tension s’est accentuée. Les Imbonerakure ont déclaré à l’administrateur que Ngabirano était un voleur et un fauteur de troubles de la province voisine de Bururi. Un témoin oculaire dans le bar a indiqué que l’administrateur a demandé à Ngabirano de s’approcher et qu’ils ont eu un échange tendu. Le contenu de leur conversation n’est pas connu.

Après cet échange, d’après un témoin et des reportages dans les médias, l’administrateur a ordonné à un policier de « tirer sur ce chien », se référant à Ngabirano. Ngabirano a pris la fuite, poursuivi par le policier. Le policier est ensuite retourné au bar, et a déclaré qu’il ne voulait pas tirer sur lui. Puis, selon les mêmes sources, Ndayisenga a demandé aux Imbonerakure qui se trouvaient dans le bar d’attraper Ngabirano et de le tuer.

Les circonstances dans lesquelles les Imbonerakure ont rattrapé Ngabirano ne sont pas confirmées. Une source a affirmé qu’ils ont bloqué les routes près du bar et qu’ils ont arrêté Ngabirano à un endroit appelé ku kabishato à Mahwa.

Un homme d’une soixantaine d’années a indiqué qu’il était passé devant l’Institut technique agricole du Burundi (ITAB) à Mahwa quand il a entendu des cris. Il a entendu quelqu’un dire : « Vous avez juré que vous allez amener toute la population de Mahwa (à adhérer) au CNL. C’est fini. Vous n’allez plus réussir. » Puis, deux jeunes gens se sont approchés de lui. « Ils m’ont dit de m’agenouiller », a-t-il déclaré. « L’un d’entre eux tenait un couteau et l’autre une lance. Ils m’ont ordonné de partir ; (ils m’ont dit de) courir. » Des Imbonerakure ont empêché d’autres passants de s’approcher de l’endroit.

Dans un article de la Radio Publique Africaine (RPA) le , Elie Nimubona, un chef des Imbonerakure à Mahwa qui aurait été impliqué dans l’attaque, a déclaré que Ngabirano n’avait pas été tué pour des raisons politiques. « Qu’ils ne prétendent pas qu’il était membre du CNL. Qu’ils avouent plutôt que c’était un voleur. Il n’a pas été victime de ses convictions politiques. »

Toutefois, un représentant de haut niveau du CNL a confirmé à l’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) que Ngabirano était membre du parti.

Deux sources indépendantes l’une de l’autre, ainsi qu’un reportage médiatique, ont cité les noms d’Imbonerakure qui auraient été impliqués dans l’attaque contre Ngabirano : Nimubona, Donatien Ciza, Vianney Manirakiza, Gode Ntigoheka, et un homme appelé Bienvenu. Un témoin a affirmé avoir vu ces Imbonerakure en train de poursuivre Ngabirano.

Le lendemain, des étudiants ont découvert le corps de Ngabirano près de l’ITAB. Selon des membres de sa famille et des reportages dans les médias, le corps de Ngabirano aurait été mutilé. L’IDHB n’a pas été en mesure de confirmer ces allégations. Dans une photo que l’IDHB a pu étudier, il y avait des marques sur le visage de Ngabirano qui semblaient avoir été causées par des coups violents, et ses yeux étaient enflés et fermés. Des habitants de la localité et des membres de sa famille ont refusé d’enterrer son corps avant que les personnes responsables ne soient arrêtées. Le corps de Ngabirano est resté dans le centre de santé de Mahwa pendant quatre jours.

D’après un membre de la famille de Ngabirano, une autorité judiciaire s’est rendue sur la scène du crime, mais n’a pas rédigé de rapport de police, bien que des habitants lui aient communiqué des informations sur les Imbonerakure qui auraient été responsables du meurtre.

Le , ce membre de la famille a demandé à l’autorité judiciaire pourquoi elle n’avait pas complété un rapport judiciaire. Celle-ci a prétendu qu’elle ne s’était pas rendue sur les lieux du crime. Un autre membre de la famille a catégoriquement réfuté cette affirmation, et a affirmé s’être entretenu avec l’autorité judiciaire pendant qu’elle se trouvait sur les lieux du crime, et lui avoir demandé d’arrêter l’un des hommes qui aurait été impliqué dans le meurtre.

Ndayisenga, l’administrateur communal, ne s’est pas rendue sur les lieux du crime, mais a envoyé à sa place le chef de colline de Mahwa, une autorité locale de rang inférieur. Il y a eu une confusion par rapport à la personne que Ndayisenga avait désignée pour enterrer le corps de Ngabirano. Au départ, il semblerait qu’elle aurait demandé à un membre de la famille d’organiser l’enterrement. Mais par la suite, elle a ordonné au chef de colline de Mahwa d’enterrer le corps. Cependant, celui-ci a prétendu que Ndayisenga ne lui avait pas donné d’instructions claires sur comment obtenir ou payer le matériel pour l’enterrement. Lorsqu’un membre de la famille de Ngabirano a posé directement la question à Ndayisenga au téléphone, elle lui a dit de s’occuper de l’enterrement lui-même : « Je vous confie cette tâche. Faites-le. Et si vous ne le faites pas, laissez-moi tranquille. J’ai d’autres choses à faire. » Le membre de la famille lui a répondu : « (Comment) pouvez-vous me dire que vous êtes une autorité, (mais) que vous avez d’autres choses à faire alors que quelqu’un a été tué dans votre secteur ? » Ndayisenga a raccroché le téléphone.

Deux jours après la mort de Ngabirano, un membre de la famille a demandé à une autorité judiciaire pourquoi des mandats d’arrêt n’avaient pas été émis contre les personnes qui auraient tué Ngabirano. « Mon frère », a répondu l’autorité judiciaire, « je ne vais pas émettre ces mandats. Concernant la mort (de Ngabirano), même l’administrateur est complice. Arrêtez de vous fatiguer pour cette affaire. Ces gens (qui ont tué Ngabirano) sont ‘soutenus’. » L’autorité judiciaire faisait allusion à la manière dont les Imbonerakure sont souvent défendus par les autorités du parti au pouvoir et protégés de la justice.

Plus tard, un policier a confié au même membre de la famille que les Imbonerakure qui auraient tué Ngabirano ne seraient pas arrêtés : « Ce n’est pas que nous n’avons pas réussi à arrêter ces gens ; ces gens sont ‘soutenus’. »

Le soir du , Venant Manirambona, le gouverneur de Gitega, est arrivé à Mahwa et a demandé aux habitants ce qui s’était passé le soir où Ngabirano avait été tué. Selon des sources proches de la victime, le gouverneur a demandé au père de Ngabirano de monter dans sa camionnette, et ils sont allés au centre de santé. Le gouverneur lui a déclaré qu’ils allaient enterrer Ngabirano. Lorsqu’ils sont arrivés, le policier qui accompagnait le gouverneur a giflé l’agent de sécurité au centre de santé après que celui-ci a refusé d’ouvrir la porte de la salle où gisait le corps de Ngabirano. Puis l’agent de sécurité a ouvert la porte et les policiers ont déposé le corps de Ngabirano dans la camionnette.

Le policier et d’autres hommes non identifiés ont enterré le corps de Ngabirano dans un cimetière à Mahwa, pendant que le gouverneur regardait.

L’IDHB a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Ngabirano. L’IDHB a également écrit au gouverneur et au procureur de la République de la province de Gitega avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés du meurtre. Seul le gouverneur de Gitega a répondu, demandant simplement des informations sur l’IDHB et sur ses relations avec le gouvernement burundais ; il n’a pas fait de commentaire sur l’affaire. L’IDHB a téléphoné à l’administrateur de la commune de Ryansoro, Seconde Ndayisenga, et lui a demandé sa réponse au meurtre de Ngabirano ; elle n’a voulu répondre à aucune question.

Téléchargez le cas en français, en kirundi ou en anglais.

Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Évariste Nyabenda : Battu à mort pour avoir tenté de sauver une autre victime. Battu le 13 octobre 2019. Décédé le 7 novembre. Province de Ngozi.

Évariste Nyabenda

Battu à mort pour avoir tenté de sauver une autre victime

Évariste Nyabenda, âgé de 22 ans, était le propriétaire d’un bar et membre du principal parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté (CNL). Il habitait sur la colline Burenza, zone Nyamugari, commune Marangara, dans la province de Ngozi.

Nyabenda avait protesté contre le mauvais traitement infligé à un client dans son bar par des membres locaux des Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir – le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD). Cette simple intervention allait lui coûter la vie.

Des dizaines de membres du CNL ont été arrêtés, battus, et, dans certain cas, tués par des Imbonerakure pendant les mois précédant les élections de au Burundi. Le cas de Nyabenda illustre la brutalité des Imbonerakure bien avant la période électorale. Des meurtres de membres du CNL se déroulaient déjà en , et même avant – le CNDD-FDD préparait le terrain pour anéantir toute concurrence pendant les élections.

Les problèmes ont commencé le . Des habitants de la localité ont affirmé qu’un groupe d’Imbonerakure de Burenza et de trois collines avoisinantes, qui s’étaient réunis dans un lieu proche du bar de Nyabenda, avaient scandé des slogans menaçants contre leurs opposants politiques. L’un d’entre eux, Jean Havyarimana, chef des Imbonerakure sur la colline Runda, a ordonné aux Imbonerakure d’ « aller couper de gros bâtons pour battre toute personne qui n’est pas un Imbonerakure. » Des témoins oculaires ont affirmé que Havyarimana a joué un rôle primordial dans les événements qui ont suivi, de même que Déo Nahimana, chef des Imbonerakure à Burenza ; Léonidas Misago, chef du CNDD-FDD à Burenza et chef de colline adjoint ; et d’autres chefs locaux du CNDD-FDD et des Imbonerakure.

Après un échange tendu entre Havyarimana et un client qui avait refusé de partager sa boisson avec lui, un autre homme, Simon Kanyamirimo, a suggéré à son cousin de quitter le bar parce que l’ambiance n’était pas bonne. Kanyamirimo et son cousin, Pascal Nzobiturimana, tous les deux membres du CNL, craignaient que les Imbonerakure puissent commencer à s’en prendre à leurs opposants.

Havyarimana a entendu le commentaire de Kanyamirimo, lui a demandé de répéter ce qu’il avait dit, puis lui a donné un coup de poing dans la poitrine. Kanyamirimo et son cousin ont pris la fuite, mais plusieurs Imbonerakure les ont poursuivis et les ont rattrapés dehors. Un témoin a entendu Havyarimana dire à Kanyamirimo : « Je vais te ligoter. D’ailleurs, tu es membre du CNL. » Plusieurs Imbonerakure lui ont attaché les bras dans le dos, l’ont jeté par terre, lui ont donné des coups de pied et lui ont piétiné le ventre et la poitrine avec des bottes militaires (les Imbonerakure portent souvent des tenues de militaires ou de policiers). Ils ont également battu son cousin et un autre homme, Élias Ndagijimana.

Nyabenda, qui était sur les lieux, a tenté d’intervenir et a demandé pourquoi ils battaient Kanyamirimo ; il a proposé de payer s’il s’agissait d’une affaire d’argent. Alors les Imbonerakure s’en sont pris à Nyabenda. Au moins cinq d’entre eux, y compris Havyarimana, l’ont poussé dans un caniveau, l’ont battu violemment et lui ont ligoté les bras. Ils ont également projeté au sol un membre du CNDD-FDD, Sébastien Nahimana, qui protestait contre la façon dont ils battaient Nyabenda, l’ont attaché lui aussi, et l’ont frappé avec un bâton.

Des témoins oculaires ont identifié au moins 10 Imbonerakure impliqués dans ces attaques ; ils connaissaient leurs noms, leurs lieux de résidence et les postes qu’ils occupent dans la hiérarchie de la ligue des jeunes ou du CNDD-FDD. Un témoin a entendu l’un des Imbonerakure, qui est en même temps une autorité administrative locale, se vanter : « Nous avons le droit de tuer, pas de problème. Nous allons dire qu’il s’est enfui et qu’il s’est cogné contre un arbre » – des propos qui illustrent l’attitude de défi des Imbonerakure qui savent qu’ils ne seront pas tenus de rendre des comptes pour leurs actes. Des habitants de la localité ont essayé d’appeler au secours, et le chef d’une autre colline a dit aux Imbonerakure de laisser partir Nyabenda, mais les Imbonerakure ont continué à le battre.

Un groupe d’au moins 10 Imbonerakure et d’autres membres du CNDD-FDD, accompagnés du chef de la colline Burenza (une autorité administrative locale), ont ensuite emmené les cinq hommes qu’ils avaient battus au centre de détention local de Nyamugari. Nyabenda souffrait tellement qu’il pouvait à peine marcher ; les Imbonerakure ont dû le pousser et le soulever pour le faire avancer pendant qu’il criait. Des témoins qui l’ont vu peu après son arrestation ont dit que sa poitrine était couverte de blessures et qu’il se plaignait de douleurs aigües à la poitrine et au ventre.

Les policiers au centre de détention n’étaient pas au courant de l’incident et ont demandé aux Imbonerakure s’il y avait un mandat d’arrêt pour les hommes qu’ils voulaient détenir. Les Imbonerakure ont répondu qu’ils n’avaient pas besoin de mandat et ont ordonné aux policiers d’enfermer les cinq hommes. Un témoin a déclaré : « Un Imbonerakure ... est arrivé avec les clés du cachot et l’a ouvert pour les enfermer. Il y avait deux policiers à leurs postes, mais ils ne savaient pas ce qui se passait. » Ce comportement est typique de la façon dont certains Imbonerakure arrêtent des personnes de manière illégale et font justice eux-mêmes, contournant la police.

Deux jours plus tard, Nyabenda et Ndagijimana ont quitté le centre de détention ; d’après une source, ils étaient censés aller chercher de l’argent pour payer leur libération. La corruption est généralisée au sein du système judiciaire, et le plus souvent, payer est le moyen le plus facile d’obtenir la libération d’un détenu. Les trois autres détenus ont été transférés vers un centre de détention à la commune Marangara, puis libérés.

Nyabenda était gravement blessé, mais il n’a pas osé se rendre à l’hôpital de crainte d’être arrêté de nouveau. Finalement, comme son état continuait de s’aggraver, un ami l’a emmené à l’hôpital de Kiremba à Ngozi le . Il y est décédé six jours plus tard, le . Le certificat de décès précise qu’il est mort suite à des « coups et blessures ».

Certains des autres détenus battus le ont souffert de séquelles à long terme de leurs blessures après leur libération. L’un d’entre eux a expliqué que depuis qu’il avait été battu, il était incapable de travailler dans son champ ou de soulever des sacs lourds, trois mois encore après l’incident.

Des habitants de la localité ont mentionné le fait que le chef des Imbonerakure à Burenza, Déo Nahimana, avait gardé une dent contre Nyabenda depuis un incident dans le passé, quand Nyabenda l’avait vu gifler un autre homme et lui voler son téléphone et son argent dans le bar de Nyabenda. Cet homme avait signalé le cas aux autorités, avec le soutien de Nyabenda, et Nahimana avait dû payer une amende.

Même après sa mort, des Imbonerakure ont harcelé et menacé la famille et les amis de Nyabenda. Le soir de son enterrement, des Imbonerakure ont endommagé la maison de Nyabenda où se déroulait la cérémonie de deuil ; ils ont brisé les tuiles sur le toit et cassé les fenêtres et la porte. Des témoins ont reconnu et cité nommément au moins cinq d’entre eux, dont Havyarimana et d’autres qui avaient participé à l’agression fatale contre Nyabenda.

Au lieu d’arrêter les auteurs présumés de cette attaque, les autorités ont arrêté 17 membres du CNL qui se trouvaient à la maison de Nyabenda ce soir-là – une femme et 16 hommes, dont le chef du CNL dans la commune Marangara. Elles les ont accusés d’avoir attaqué la maison de Havyarimana, qui aurait été endommagée elle aussi, et les ont inculpés de tentative de meurtre et de destruction de biens. Certains habitants de la localité ont affirmé que l’attaque contre la maison de Havyarimana avait été mise en scène pour servir de prétexte à l’arrestation des membres du CNL.

Le , l’épouse de Nyabenda a écrit au procureur de la République de la province de Ngozi, Alfred Franck Ngomanziza, pour lui demander d’ouvrir une enquête sur la mort de son mari, d’émettre des convocations pour cinq Imbonerakure qu’elle a nommés et d’assurer sa propre sécurité. Le procureur lui a dit de patienter et a promis de la contacter.

Sept mois plus tard, elle n’a toujours pas reçu de réponse à sa lettre et le procureur ne l’a pas contactée ; d’après les informations disponibles, il n’aurait pas ouvert de dossier sur le meurtre de Nyabenda. Aucun des Imbonerakure cités par des témoins comme ayant participé aux mauvais traitements infligés à Nyabenda ou à l’attaque contre sa maison n’a été arrêté. Au lieu de cela, les 17 personnes accusées d’avoir attaqué la maison de Havyarimana sont toujours en prison en attente du jugement dans leur procès.

L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander des informations sur les mesures prises à la suite du meurtre de Nyabenda, mais n’a pas reçu de réponse. L’IDHB a également écrit au procureur de la République de la province de Ngozi avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés du meurtre. Le procureur a remercié l’IDHB pour sa lettre « très utile », mais n’a pas répondu sur le fond de l’affaire.

À l’approche des élections de , les tensions entre le CNL et le CNDD-FDD se sont accrues à Ngozi, qui est la province d’origine à la fois du dirigeant du CNL Agathon Rwasa et du président sortant Pierre Nkurunziza, décédé subitement le . Rwasa a tenu son premier rassemblement de campagne électorale à Ngozi le . Des Imbonerakure ont commis de nombreuses exactions contre des membres du CNL à Ngozi fin et pendant la première moitié de . Des dizaines de membres du CNL ont été arrêtés dans la province pendant la période pré-électorale.

Évariste Nyabenda n’est pas le seul membre du CNL ayant été battu à mort dans la province de Ngozi. Le , Nestor Nsengiyumva, membre du CNL de la commune Gashikanwa, a été battu dans un bar à Kinyovu, dans la commune Nyamurenza, par deux groupes d’Imbonerakure. Des témoins ont déclaré que les Imbonerakure l’accusaient d’avoir violé un ordre émis par les autorités locales de Nyamurenza interdisant aux membres du CNL d’autres communes de s’y rendre pour ouvrir leur permanence locale. Pourtant, ce n’était pas le motif pour lequel Nsengiyumva s’était rendu à Nyamurenza : il s’était arrêté au bar après que sa moto était tombée en panne dans les environs. Les Imbonerakure ont menacé l’homme avec qui Nsengiyumva était en train de boire, et l’ont prévenu qu’il devait disparaitre avant qu’ils ne comptent jusqu’à trois. Après avoir battu Nsengiyumva dans le bar, ils l’ont emmené à l’extérieur, l’ont battu en cours de route, puis l’ont abandonné dans une zone boisée près de la frontière séparant les communes de Gashikanwa et Nyamurenza. Il est décédé à l’hôpital de Ngozi le lendemain.

Juste avant sa mort, Nsengiyumva a nommé au moins quatre Imbonerakure qui l’avaient battu. Des témoins oculaires en ont nommé plusieurs autres. En , la famille de Nsengiyumva a porté plainte auprès du parquet général près la cour d’appel de Ngozi, qui a émis des convocations pour certains des Imbonerakure qui auraient battu Nsengiyumva, mais jusqu’à ce jour, aucun d’entre eux n’a été arrêté.

Téléchargez le cas en français, en kirundi ou en anglais.

Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Albert Niyondiko : Recherché depuis des années, abattu devant une cabane. Tué le 9 mars 2020 dans une opération de la police et du service de renseignement. Province de Bururi.

Albert Niyondiko

Recherché depuis des années, abattu devant une cabane

Le , très tôt le matin, Albert Niyondiko a été tué par balle devant une cabane sur la colline de Gakaranka, commune Mugamba (province de Bururi), où il avait passé la nuit.

L’identité de ceux qui ont tué Niyondiko et les circonstances exactes dans lesquelles il a été tué ne sont pas confirmées, mais de nombreux témoins ont affirmé que des policiers et des agents du service de renseignement étaient impliqués dans l’opération. Ils avaient encerclé l’enclos pendant plusieurs heures en attendant que Niyondiko sorte.

Quand ils ont entendu les coups de feu, les voisins ont pris peur et se sont cachés. Lorsque certains d’entre eux se sont approchés pour s’enquérir de ce qui s’était passé, la police les a gardés à distance et a ordonné que le corps de Niyondiko soit enterré rapidement, en l’absence de sa famille. Un policier a mis en garde sa famille et lui a déconseillé d’organiser un enterrement convenable, car « un criminel ne peut pas être enterré en dignité. »

Des membres de la police et du service de renseignement étaient à la recherche de Niyondiko depuis plusieurs années. Des autorités gouvernementales le soupçonnaient d’être un membre d’un groupe d’opposition armé et de posséder un fusil. Mais plutôt que de l’arrêter et de le traduire en justice, quand ils ont fini par le localiser, ils l’ont tué sur le champ. Même un policier de haut rang qui a accouru sur les lieux a exprimé son désarroi : « Pourquoi l’avez-vous tué alors qu’il n’était pas armé ? Vous auriez dû l’arrêter ! », l’a entendu dire un témoin à d’autres agents de sécurité.

Plusieurs habitants de la localité ont confirmé avoir vu récemment la victime avec un fusil et ont déclaré que la police avait trouvé un fusil dans la cabane, mais ils doutaient que Niyondiko s’en était servi pour se défendre. Des rumeurs ont circulé selon lesquelles il aurait blessé un agent de sécurité ou aurait été frappé avec une machette, mais ses voisins avaient trop peur pour demander une enquête sur les circonstances ayant entraîné sa mort. La présence de nombreux agents de renseignement et de la police, dont certains étaient venus de la province voisine de Makamba ou de Bujumbura avant et après l’opération, ainsi que l’arrestation de plusieurs connaissances de Niyondiko, étaient suffisantes pour les contraindre au silence.

Niyondiko n’était pas la première personne soupçonnée de posséder des armes ou d’appartenir à un groupe armé, et ayant été tuée par des membres des services de sécurité ces derniers mois dans le sud-ouest du Burundi. Cette région, et en particulier la commune Mugamba, a connu plusieurs vagues de violence depuis le début de la crise politique actuelle au Burundi. En , contrairement à beaucoup d’autres régions rurales, des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre la décision du Président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat.

Comme à Bujumbura, la police a réprimé ces manifestations de façon brutale ; des policiers ont tué un étudiant, d’après la Commission nationale indépendante des droits de l’homme, et ont arrêté de nombreuses autres personnes. Certains manifestants plus radicaux ont eu recours à la violence. Fin et début , des hommes armés ont lancé plusieurs attaques à Mugamba, ciblant des autorités locales et des personnes soupçonnées de collaborer avec les services de sécurité. Ces derniers ont riposté par des contre-opérations violentes, notamment à Gakaranka. En , le Président Nkurunziza a lancé un ultimatum appelant les assaillants à Mugamba à se rendre, faute de quoi ils subiraient les conséquences. Depuis, nombre d’entre eux ont été arrêtés ou tués, ou bien ont pris le chemin de l’exil.

Niyondiko faisait partie des exceptions. Pendant le mouvement de contestation de , il avait été impliqué dans la mobilisation de manifestants et il était membre du parti d’opposition le Mouvement pour la solidarité et la démocratie (MSD). Plusieurs sources pensent qu’il a ensuite rejoint l’opposition armée, mais il n’a jamais quitté sa région natale, où il s’occupait de ses vaches et cultivait ses champs.

Comme il savait qu’il était surveillé par les services de sécurité, il a gardé profil bas et passait rarement la nuit chez lui. La police a tenté de l’arrêter à plusieurs reprises, mais à chaque fois, il s’est enfui. Les jours avant sa mort, il était resté dans une cabane qui appartenait à un commerçant local, et c’est là où il a fini par être tué.

Comment les agents de la police et du service de renseignement l’ont-ils localisé ? Certaines sources ont affirmé que des habitants de la localité avaient aidé des agents du service de renseignement à identifier l’endroit où logeait Niyondiko. Mais il y avait peut-être d’autres intérêts en jeu. Un habitant de Gakaranka a affirmé : « Cette commune (Mugamba) a été le fief d’opposants de ceux qui détiennent le pouvoir. Comme il (Niyondiko) était membre d’un parti d’opposition, le MSD, ils voulaient intimider les habitants de la région pour qu’ils changent de côté (pour rejoindre le parti au pouvoir). »

Par le passé, des habitants de Mugamba et de certaines communes voisines ont soutenu des partis d’opposition qui comptaient beaucoup de sympathisants au sein de l’ethnie tutsie, surtout le MSD, suspendu en . De nombreux habitants soutenaient également l’Union pour le progrès national (UPRONA), le parti au pouvoir de à . Les trois présidents du Burundi et de nombreux dirigeants militaires tutsis sous le régime dur et autoritaire de l’UPRONA étaient originaires de la province de Bururi. Plus récemment, l’UPRONA et le MSD ont été tous les deux considérablement affaiblis et ne constituent pas actuellement une sérieuse concurrence politique pour le CNDD-FDD, dominé par des membres de l’ethnie majoritaire hutue. Cependant, ils bénéficient toujours d’un soutien important dans la province de Bururi et dans la province voisine de Rumonge – les deux seules où l’UPRONA a gagné des sièges au parlement en . D’après les résultats des élections de , le principal parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté (CNL), a obtenu une proportion de votes beaucoup plus importante à Bururi que dans d’autres zones rurales.

Le meurtre de Niyondiko a donné un signal fort que quiconque s’opposerait au parti au pouvoir, violemment ou pas, ne serait pas toléré pendant la période précédant les élections de . Dans la province voisine de Makamba, un commissaire de police communal s’est servi de la répression dans la province de Bururi pour intimider les opposants. D’après plusieurs personnes qui ont assisté à une réunion avec des chauffeurs de taxi-moto le , Prosper Kazungu a déclaré : « Si vous ne cessez pas ces soulèvements contre les autorités, vous allez me connaître. Allez demander à ceux de Mugamba. Ils se considéraient comme étant d’une zone impénétrable. Il faudra leur demander. Nous les avons sérieusement corrigés. Il suffit de tuer quelques éléments, et puis les autres se rendent. Ceux qui veulent subir le même sort, allez-y. »

Kazungu faisait probablement allusion non seulement à la mort de Niyondiko, mais aussi à d’autres incidents dans des localités proches de Mugamba. Le , le ministère de la Sécurité publique a annoncé dans un tweet que des membres des services de sécurité avaient tué trois criminels dans la commune Matana, juste à côté de Mugamba – dont Pascal Ninganza, alias Kaburimbo, la cible principale de cette opération. En , le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, avait déclaré avoir offert 5 millions de francs burundais (environ 2 590 USD) pour qu’on lui amène Kaburimbo « vivant ou mort », l’accusant d’avoir dispensé une formation militaire à des opposants. La nuit du , des policiers ont tué un autre homme accusé de détention illégale d’une arme, Onesphore Mukamarakiza, dans la commune voisine de Burambi (province de Rumonge).

Selon les informations disponibles, les autorités n’ont pas mené d’enquêtes pour établir si l’usage de la force létale était nécessaire dans ces opérations. L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux autorités gouvernementales nationales, ainsi qu’au procureur de la République et au commissaire de police de la province de Bururi, leur demandant de fournir des informations sur des enquêtes éventuelles sur ces cas. Aucune de ces autorités n’a répondu.

L’impunité pour les membres des forces de sécurité qui commettent des violations des droits humains est généralisée au Burundi. Alors qu’aucun agent de sécurité n’a été arrêté en lien avec le meurtre de Niyondiko, plusieurs autres personnes ont été détenues – notamment un domestique âgé de 17 ans qui se trouvait dans la cabane où Niyondiko a été tué, et qui a été gravement battu après son arrestation. D’autres habitants de la localité qui avaient été arrêtés, dont le chef de colline de Gakaranka, ont été libérés par la suite. Trois personnes, dont le domestique, sont toujours en détention.

Le , la police a arrêté Boniface Ntaguzwa, chef d’une colline avoisinante et autrefois membre de l’ancienne armée burundaise, les Forces armées burundaises (ex-FAB), l’accusant d’avoir collaboré avec des groupes armés et de ne pas avoir informé les autorités de la présence d’individus recherchés dans sa localité. Toutefois, certains habitants de la localité estiment que la véritable raison de son arrestation et de sa détention pourrait être liée à une rivalité personnelle concernant un poste dans l’administration locale. Bien qu’un tribunal ait ordonné sa libération provisoire le , Ntaguzwa est resté en détention jusqu’au . La police a également arrêté des proches et des connaissances des personnes tuées à Matana et à Burambi.

De telles arrestations ont accentué la peur parmi les familles des victimes qui craignent de réclamer justice. Lorsque l’IDHB a demandé à un membre de la famille dans l’un de ces cas s’il avait porté plainte auprès des autorités, il a répondu : « Laissez-moi vous poser une question. Où devons-nous porter plainte ? Les mêmes personnes qui recevraient notre plainte sont les auteurs de cette violence. Nous n’avons nulle part où aller. »

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Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Fauzia Basesuwabo : Membre d’un parti d’opposition, mère de 10 enfants, battue à mort par des jeunes du parti au pouvoir. Battue le 26 février 2020. Décédée le 4 mars. Province de Muyinga.

Fauzia Basesuwabo

Membre d’un parti d’opposition, mère de 10 enfants, battue à mort par des jeunes du parti au pouvoir

Quand des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, s’en sont pris à son mari et à ses fils parce qu’ils étaient membres d’un parti d’opposition, Fauzia Basesuwabo a essayé de s’enfuir. Des Imbonerakure l’ont rattrapée et l’ont battue sans pitié. Le récit suivant décrit la brutalité des Imbonerakure qui a entraîné sa mort.

Deux membres du parti d’opposition le Congrès national pour la liberté (CNL) vaquaient tranquillement à leurs affaires et marchaient le long de la route dans la province de Muyinga le quand Aloys Niyoyita, alias Gihori, les a dépassés sur une moto. Le chauffeur a freiné brusquement et Gihori a lancé une diatribe d’insultes. Il les a traités de « chiens du CNL », les a accusés de tenir une réunion illégale, et leur a déclaré que lui et d’autres Imbonerakure allaient commencer à tirer sur des membres du CNL.

Un échange houleux et un accrochage se sont ensuivis, et l’un des membres du CNL a frappé Gihori avec un morceau de bois, le blessant d’une entaille sur la tête. Les deux membres du CNL ont ensuite fui les lieux.

Le motif qui aurait provoqué Gihori à les insulter n’est pas confirmé. Mais la veille, pendant une réunion publique sur la colline de Jani, un membre influent des Imbonerakure a déclaré à la foule : « Nous devons pourchasser (les membres du CNL) jusqu’à ce que leurs pieds brûlent. Même ceux qui sont sous leurs moustiquaires seront attrapés et détruits. » Il a ajouté que partout où les gens voient un membre du CNL, ils doivent le ligoter, et que le CNL doit être haï et banni d’endroits publics comme les bars et les marchés. Ces menaces allaient bientôt être mises à exécution à Jani.

Ce genre de discours, qui était déjà courant bien avant les élections de , a eu des conséquences dévastatrices. Dans les régions reculées, les menaces et la violence font partie de la vie quotidienne, et les faits qui les entourent restent souvent cachés dans les collines. Les autorités locales – dont certaines seraient impliquées dans des exactions ou craignent le parti au pouvoir, le CNDD-FDD – connaissent le pouvoir des Imbonerakure et savent quand elles doivent se plier à leur volonté.

La province de Muyinga n’est pas une exception. Le , dans la commune de Giteranyi, par exemple, des Imbonerakure ont battu un membre du CNL, ont pillé sa maison et lui ont volé 200 000 francs burundais (environ 105 USD). Quand des officiers de police judiciaire ont enfin interrogé la victime quatre jours plus tard, ils ne semblaient pas s’intéresser aux faits. L’Imbonerakure qui avait battu la victime le plus sévèrement a été vu quelques jours plus tard en train de boire de la bière avec des policiers de la localité. La victime a contacté le procureur de Muyinga, et des autorités judiciaires ont conclu un accord avec les Imbonerakure : ils dédommageraient la victime mais ne seraient pas punis. Au moment de la rédaction de ce document, ils l’avaient dédommagée en grande partie, mais aucune autre action n’avait été entreprise à leur encontre concernant le fait qu’ils l’avaient battu.

Dans la commune Giteranyi en , des Imbonerakure ont brûlé la maison d’une femme qui en avait assez de leurs demandes fréquentes de contributions financières. En , des Imbonerakure ont détenu un membre du CNL âgé de 35 ans parce que, selon eux : « C’était un idiot et ils voulaient l’éduquer. » Son épouse ne l’a pas revu depuis.

L’affrontement en à Jani entre Gihori et les membres du CNL a dégénéré jusqu’à devenir l’une des attaques les plus brutales dans la province de Muyinga depuis plusieurs mois. Cet incident permet d’entrevoir la rapidité avec laquelle les Imbonerakure peuvent mobiliser leurs membres, les inciter à la violence et déverser collectivement leur colère sur une famille donnée.

En colère et saignant à la tête après sa bagarre avec les deux membres du CNL, Gihori a téléphoné à des Imbonerakure locaux pour qu’ils pourchassent les membres du CNL dans la localité. Le message s’est répandu rapidement, et un grand groupe d’Imbonerakure a convergé sur la maison de Selemani Rwasa, un membre du CNL qui habitait Jani et dont le fils avait été impliqué dans la dispute avec Gihori.

D’autres Imbonerakure sont allés chez Sosthène Murasandonyi, alias Gahindira, le représentant du CNL de la même colline qui habitait tout près, et qui s’était enfermé dans sa maison pour se protéger. Un témoin a affirmé que Murasandonyi pensait que les Imbonerakure allaient le tuer et qu’il s’était donc armé d’une petite houe et avait essayé de repousser les Imbonerakure, qui avaient commencé à démolir sa maison pour l’atteindre.

Gihori est arrivé chez Selemani Rwasa, suivi d’un grand groupe d’Imbonerakure de Jani et des collines avoisinantes qui scandaient : « Frappez-les ! Frappez-les ! » Gihori était armé d’une machette et d’une petite houe. Tout d’abord, Rwasa et ses fils ont tenté de se défendre avec les objets qu’ils pouvaient trouver à portée de main. Gihori a saisi un morceau de bois de chauffage et il s’est battu avec Rwasa qui avait une machette dont il se servait pour les travaux agricoles.

Des témoins ont entendu Gihori avertir qu’il allait se venger de l’incident précédent « en tuant au moins trois personnes » de la famille de Rwasa. D’autres Imbonerakure ont assuré qu’ils allaient les battre jusqu’à ce qu’ils soient incapables de récolter les haricots qu’ils avaient plantés.

Quand un grand groupe d’Imbonerakure est arrivé, dirigé par le chef de colline (une autorité locale) de Jani, Joseph Ndayizeye, Rwasa et ses trois fils se sont rendus, et ses fils ont été ligotés. Un témoin a affirmé que Ndayizeye tenait un gros bâton et une épée.

Dans ce chaos, Fauzia Basesuwabo, l’épouse de Rwasa, âgée de 54 ans, s’est enfuie à pied vers une vallée tout près. Plus tard, elle a raconté à un habitant local que des Imbonerakure l’ont rattrapée. Certains voulaient la laisser partir, mais deux d’entre eux, Jean Nshimirimana, alias Nzabampema, et Innocent Cinyeretse, ont refusé. Nzabampema lui a déclaré : « Même si les autres te laissent partir, je vais m’occuper de toi jusqu’à ce que tu meures. » Ils l’ont frappée violemment à coups de gourdins sur les reins, sur les côtes et sur la poitrine. Après qu’ils l’ont battue, Nzabampema l’a raccompagnée chez elle.

Un témoin oculaire a décrit la scène qui se déroulait chez Rwasa : « (Des Imbonerakure) avaient des gourdins (et) des câbles électriques qu’ils utilisaient comme des fouets ; ils avaient des cordes (comme celles) dont on se sert pour attacher les bagages sur les vélos. (L’un d’eux) avait une épée, tandis qu’Iddy (Niyonzima), le représentant du CNDD-FDD à Jani, avait une planche parsemée de clous. Une personne dans le groupe avait une hache. »

Certains des Imbonerakure, ainsi que Ndayizeye, ont battu Rwasa et ses trois fils. Ndayizeye a arrêté de les frapper quand il a reçu un appel téléphonique. L’identité de la personne qui l’a appelé n’est pas connue, mais quand il a raccroché, il a annoncé que la police était en route et a dit aux Imbonerakure : « Si vous voulez que je reste chef de colline, ne les visez pas à la tête. »

Deux policiers sont arrivés à moto et ont ordonné qu’on détache les mains des hommes qui avaient été ligotées. Ils sont partis avec deux Imbonerakure, Ndunguye et Saduni Gahungu, et deux membres du CNL, Sosthène Murasandonyi et un commerçant local appelé Jean Claude, et les ont ensuite envoyés au centre de détention de la police à Muyinga. D’après une source ayant des informations de première main sur la localité, Jean Claude avait été impliqué dans un litige commercial avec Gihori – un motif possible pour son arrestation.

Basesuwabo était rentrée chez elle après avoir été battue, juste avant que la police n’arrive. Comme elle ne saignait pas ni ne présentait de blessures visibles, les deux policiers ont décidé qu’il n’était pas nécessaire de l’emmener au centre de santé. Ils ont ordonné à des chauffeurs de moto d’emmener Rwasa et ses trois fils, qui étaient gravement blessés, au centre de santé. Vers , une ambulance les a transférés du centre de santé vers l’hôpital de district.

Le même soir, Basesuwabo a tenté de parcourir à pied les trois kilomètres jusqu’au centre de santé, mais ses blessures lui faisaient si mal qu’elle n’a pas pu couvrir cette distance, ni rentrer chez elle. Elle s’est donc abritée dans une bananeraie où elle a passé la nuit, roulée en boule. Le lendemain, un membre de sa famille l’a aidée à marcher jusqu’au centre de santé où on lui a donné quelques comprimés.

Le , l’administrateur de la commune Gasorwe, Jean Claude Barutwanayo, a tenu une réunion de pacification avec la population locale à Jani. Une personne qui a assisté à la réunion a indiqué que l’administrateur a remercié les Imbonerakure pour leur travail, ce que les habitants ont interprété comme une allusion à l’agression contre Rwasa et sa famille. Il a exhorté les Imbonerakure à continuer de travailler sans crainte ni hésitation.

Entretemps, l’état de Basesuwabo était en train de se détériorer. Le , elle est retournée au centre de santé où elle a passé la nuit, mais sans recevoir de soins spécialisés. Elle est rentrée chez elle et son état s’est dégradé de nouveau. Elle est décédée le . D’après un membre de sa famille, « elle n’avait aucun problème avec les membres de sa famille ni avec les voisins. Elle aimait le parti (CNL). »

Après sa mort, le chef de colline, Joseph Ndayizeye, s’est rendu au centre de santé où il a essayé de convaincre l’agent de santé qui avait soigné Basesuwabo d’attribuer sa mort à la malaria. L’agent de santé aurait refusé. Lors d’une réunion publique, Ndayizeye a prévenu les habitants de Jani que toute personne qui dirait que Basesuwabo avait été battue à mort serait « physiquement éliminée ». Il a ordonné à tout le monde de dire qu’elle était morte de la malaria.

Deux semaines environ après l’agression, la police a libéré les deux Imbonerakure qui étaient en détention. Cyprien Sinzotuma, secrétaire provincial du CNDD-FDD, leur a donné à chacun 25 kilos de riz. Sinzotuma a déjà tenu des propos violents à propos des opposants par le passé. En , selon des reportages des médias, il avait déclaré à des Imbonerakure qu’ils allaient « dépecer pour les rapaces les ennemis du Burundi » et qu’il fallait les « castrer ».

Quelques jours plus tard, dans une réunion publique, Jean Claude Barutwanayo a remercié l’Imbonerakure Ndunguye, en parlant des attaques contre Rwasa et Murasandonyi. D’après une personne qui a assisté à la réunion, il a qualifié Ndunguye de héros qui avait mené et gagné « un combat louable ». L’administrateur l’a encouragé à continuer de travailler de cette façon.

Rwasa et d’autres victimes de l’attaque sont allés voir la gouverneure de la province de Muyinga le , mais elle n’était pas disponible. Son conseiller les a rencontrés à sa place, accompagné de Barutwanayo. D’après une personne qui détenait des informations sur la réunion, Barutwanayo a dit aux membres du CNL de rentrer chez eux ou de fuir au Rwanda ou en Tanzanie – la province de Muyinga est frontalière des deux pays. Trois jours plus tard, Barutwanayo a organisé une rencontre entre Rwasa, Gihori et Ndayizeye, le chef de colline. Barutwanayo, qui aurait, semble-t-il, discuté du cas avec des autorités supérieures, a indiqué à Rwasa qu’il pouvait rentrer à Jani et qu’il assurerait sa sécurité. Il a ajouté qu’il devait couper tout contact avec le CNL et adhérer au CNDD-FDD.

L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Basesuwabo. L’IDHB a également écrit à la gouverneure et au procureur de la République de la province de Muyinga avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés. Aucune de ces autorités n’a répondu. L’IDHB a téléphoné à Joseph Ndayizeye, le chef de colline de Jani, pour solliciter sa réponse. Il a déclaré qu’il ne ferait pas de commentaire sur les questions relatives aux droits humains et a dit à l’IDHB d’appeler la commune.

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Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Désiré Ntahondabasigiye : Abattu sous les yeux de sa famille. Tué le 12 décembre 2019 par des jeunes du parti au pouvoir. Province de Bujumbura.

Désiré Ntahondabasigiye

Abattu sous les yeux de sa famille

Désiré Ntahondabasigiye était un représentant local du parti d’opposition le Congrès national pour la liberté (CNL), dans la commune de Nyabiraba, province de Bujumbura. Il était marié et père de cinq enfants. Sa femme était enceinte de leur sixième enfant quand il a été tué par des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, le , chez lui sur la colline Musenyi, zone Nyabiraba.

Le , dans la matinée, Désiré Havyarimana, le chef du parti au pouvoir – le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) – dans la commune de Nyabiraba, a déclaré à deux commerçants locaux, eux aussi membres du CNDD-FDD, que Ntahondabasigiye collectait des contributions financières pour le CNL et qu’il enregistrait ces contributions dans un carnet. Pour mettre fin à cette rumeur, Ntahondabasigiye a remis à l’un de ces commerçants un carnet dans lequel il notait les revenus du commerce de bière locale qu’il entretenait avec sa femme, et il lui a demandé de montrer ce carnet à Havyarimana.

Cette mesure n’a pas réussi à faire taire ces rumeurs. Plus tard le même jour, des amis ont prévenu Ntahondabasigiye qu’il devait être prudent et qu’il pourrait être en danger.

Le même soir, entre et , Ntahondabasigiye était en train de diner avec sa femme et ses enfants quand plusieurs coups de feu ont été tirés à travers une fenêtre de sa maison. Les balles ont été mortelles pour Ntahondabasigiye ; il est décédé quelques moments plus tard. Sa femme et ses enfants n’ont pas été touchés.

Un témoin oculaire a vu Jean Marie Ntagahoraho, un Imbonerakure qui habitait tout près, avec un fusil à la fenêtre juste avant que les coups soient tirés, et une voisine a vu Mélance Ntakarutimana, un autre Imbonerakure, près de la maison, portant lui aussi un fusil. Juste avant l’attaque, un autre voisin avait vu Jean Marie, Mélance et trois autres Imbonerakure – Shirira, Ndori et Didier – se diriger vers la maison de Ntahondabasigiye. (Les Imbonerakure sont connus d’habitude par leurs prénoms ou surnoms.) Des habitants de la localité connaissaient bien ces Imbonerakure.

Le caractère spectaculaire de ce meurtre a attiré l’attention des médias au Burundi et une grande foule a assisté à l’enterrement de la victime. Mais six mois plus tard, les personnes responsables de son meurtre sont toujours en liberté.

Mélance a été arrêté le lendemain du meurtre, mais libéré deux semaines plus tard. Un habitant de la localité a indiqué qu’un Imbonerakure est venu dans un véhicule le chercher au centre de détention de Kabezi, le jour de sa libération. Il n’a pas été arrêté de nouveau depuis. Un officiel du parquet a entamé une enquête, mais jusqu’à présent, aucune autre personne n’a été arrêtée en lien avec le meurtre, et l’enquête semble avoir été abandonnée. L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Ntahondabasigiye. L’IDHB a également écrit au procureur de la République de la province de Bujumbura avec des questions supplémentaires sur les auteurs présumés du meurtre. Aucune de ces autorités n’a répondu.

Dans les jours et les semaines qui ont suivi la mort de Ntahondabasigiye, trois des Imbonerakure qui avaient été vus près de la maison le soir du meurtre – Mélance, Ndori et Didier – ont menacé des membres de sa famille et les ont prévenus qu’ils les tueraient s’ils continuaient de suivre l’affaire.

Ntahondabasigiye avait été menacé à plusieurs reprises dans le passé en lien avec ses activités d’opposant politique. Après avoir participé aux manifestations contre la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat en , il a fui le Burundi. À son retour environ deux ans plus tard, il a été arrêté et incarcéré à la prison de Mpimba à Bujumbura ; il a été libéré en . Des Imbonerakure ont continué à le menacer après sa libération.

Environ deux mois avant le meurtre, Havyarimana a menacé Ntahondabasigiye après qu’il a refusé de verser une contribution financière au CNDD-FDD. Havyarimana, qui était accompagné de l’Imbonerakure appelé Shirira, lui a assuré qu’il était à leur merci. Un habitant de la localité s’est souvenu qu’il se trouvait avec Ntahondabasigiye quelques jours avant sa mort quand Havyarimana est passé devant eux et a déclaré à Ntahondabasigiye : « Je te tiens dans ma main comme un œuf. »

Le motif exact de son meurtre n’est pas confirmé. Toutefois, des habitants de la localité et d’autres sources proches du cas pensent qu’il aurait probablement été ciblé à cause de ses activités au sein de l’opposition politique, et que Havyarimana aurait pu jouer un rôle dans la planification de son meurtre. Havyarimana a catégoriquement nié ces allégations. « Ce sont des mensonges », a-t-il affirmé le . « Je ne l’avais pas vu (Ntahondabasigiye) de toute une semaine. Le matin de sa mort, j’assistais à l’enregistrement des électeurs. J’ai quitté la maison très tôt et je suis rentré vers . Je n’ai jamais rencontré ce Désiré. »

En réponse aux allégations selon lesquelles les Imbonerakure Mélance, Jean Marie et Shirira auraient pu être impliqués dans le meurtre, Havyarimana a répondu : « Je connais Shirira ... J’étais avec lui toute la journée. Au moment du meurtre, j’étais avec lui ... Ce sont des mobiles politiques. Ils veulent juste se débarrasser des dirigeants du CNDD-FDD. Je n’ai pas vu Jean Marie depuis longtemps ... Je ne connais pas les motifs de ce meurtre. Je ne sais même pas où habite ce Désiré. Je suis sûr que Shirira ne le connait pas. En fait, au début, je pensais qu’il s’était suicidé. Il faut chercher (la réponse) au sein de sa famille. » Il a balayé les allégations selon lesquelles il aurait menacé la victime le matin de sa mort : « Je n’ai jamais été en contact avec Désiré Ntahondabasigiye ... On ne se parle pas. »

La province de Bujumbura (auparavant appelée province de Bujumbura Rural) est depuis longtemps un fief du CNL. Durant le conflit armé au Burundi dans les années et , le Parti pour la libération du peuple hutu-Forces nationales de libération (PALIPEHUTU-FNL) – le groupe armé qui s’est ensuite transformé en parti politique, le FNL, puis s’est rebaptisé CNL en  – a utilisé cette région comme sa base principale et a mené des attaques sur la ville de Bujumbura. Même après la démobilisation du FNL et son agrément en tant que parti politique en , cette région a continué d’être la scène de tensions et de violence politiques, et des membres des forces de sécurité ainsi que des Imbonerakure ont ciblé des membres du FNL, et, plus récemment, du CNL. Depuis le début de la crise politique actuelle au Burundi en , la population locale a souvent signalé des tensions politiques et des tueries dans la province.

Dans la deuxième moitié de , des affrontements ont été signalés entre des hommes armés non identifiés d’une part, et la police et l’armée d’autre part, dans les communes de Kanyosha et Nyabiraba. De nombreux membres du CNL ont été arrêtés à la suite de ces événements, qui, d’après certaines sources, avaient été mis en scène par les autorités afin de les attribuer au CNL et d’affaiblir leur rival principal avant les élections. Des Imbonerakure ont participé à cette mise-en-scène d’attaque et ont fait semblant d’être des combattants. Des images macabres de certains soi-disant combattants qui avaient été tués ont circulé sur les médias sociaux.

Quelques semaines plus tard, le , Méthuselah Nahishakiye, chef du CNL sur la colline Migera, commune Kabezi, a été tué par balles vers , près de la maison de ses parents où il logeait. Il présentait de nombreuses blessures par balle sur les jambes, les bras, le ventre, la poitrine et le visage. L’identité des auteurs n’est pas connue.

Pendant les semaines précédentes, Nahishakiye, âgé d’environ 25 ans, avait fui sa maison après avoir été menacé par des Imbonerakure et d’autres membres locaux du CNDD-FDD qui auraient été mécontents de ses activités, consistant à mobiliser les gens pour adhérer au CNL. Un ami a déclaré que le jour de son enterrement, des Imbonerakure à moto ont suivi le cortège funéraire et l’ont traversé en scandant des slogans menaçants.

Douze personnes, la plupart membres du CNL, ont été arrêtées et interrogées après le meurtre. Huit ont été libérées le et quatre transférées à la prison de Mpimba à Bujumbura. Ces arrestations sont typiques d’une tendance qui suit souvent les violations des droits humains contre des membres du CNL : les autorités arrêtent fréquemment d’autres membres du CNL, souvent sur des motifs fallacieux, alors que les membres du CNDD-FDD cités par des témoins comme les auteurs présumés échappent à la justice.

Au mois de , un membre du CNDD-FDD a confié qu’un officier de police judiciaire avait donné à une autorité locale des mandats d’arrêt vierges, à compléter avec les noms de membres du CNL dans sa localité. Des dizaines de membres du CNL ont été arrêtés dans la province de Bujumbura pendant la période pré-électorale, dans de nombreux cas arbitrairement, pendant que le gouvernement cherchait à entraver les activités du CNL avant le scrutin.

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Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Richard Havyarimana : Retrouvé mort dans une rivière, trois jours après avoir été enlevé. Disparu le 4 mai 2020. Retrouvé mort le 7 mai. Province de Mwaro.

Richard Havyarimana

Retrouvé mort dans une rivière, trois jours après avoir été enlevé

Lorsque la famille de Richard Havyarimana a finalement retrouvé son corps le , leurs craintes sont devenues une sombre réalité – il avait été tué et jeté dans une rivière. Ils recherchaient Havyarimana depuis que des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, l’avaient violemment enlevé trois jours plus tôt de son domicile sur la colline de Mbogora, dans la commune de Nyabihanga (province de Mwaro).

Au cours des mois précédant les élections du au Burundi, des Imbonerakure avaient menacé à plusieurs reprises Havyarimana, le représentant du parti d’opposition le Congrès national pour la liberté (CNL) à Mbogora. Quelques jours seulement avant son enlèvement, un Imbonerakure lui a déclaré : « Je vois que tu ne veux pas changer de parti. C’est un problème ... Si tu ne veux pas changer, je peux appeler (quelqu’un à) un niveau supérieur et ils peuvent te punir. » Havyarimana a répondu qu’il n’aimait pas le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti au pouvoir. Il n’a pas pris les menaces au sérieux ; il pensait que ce n’était qu’une blague.

Les Imbonerakure faisaient campagne à Mbogora le , invitant les habitants à voter pour le CNDD-FDD. Ils étaient accompagnés de Pamphile Bigirimana, le fils du président du parti à Nyabihanga, qui a demandé où se trouvait la maison de Havyarimana. Bigirimana figurait sur la liste des candidats provinciaux du CNDD-FDD aux élections législatives, mais il n’a pas obtenu de siège.

Vers minuit cette nuit-là, une voiture s’est garée à Mbogora ; plusieurs hommes en sont sortis et se sont dirigés vers la maison de Havyarimana. Ils ont brisé une fenêtre et ont cassé sa porte. Quatre d’entre eux ont pénétré de force à l’intérieur, tandis que d’autres montaient la garde à l’extérieur.

Des voisins se sont soudainement réveillés lorsqu’ils ont entendu Havyarimana et son épouse crier : « Venez à notre secours ! Il y a des voleurs ici ! » L’un des assaillants a répondu : « Nous ne sommes pas des voleurs, nous sommes du service de renseignement. » Lorsque des voisins se sont précipités chez Havyarimana, les hommes qui se tenaient à l’extérieur les ont empêchés de s’approcher. Certains d’entre eux portaient des vestes de police et avaient des armes à feu. L’un d’eux a averti : « Nous allons tirer sur toute personne qui s’approche. »

Lorsque deux des quatre hommes qui étaient entrés par effraction dans la maison ont été reconnus, il est vite devenu clair qu’ils n’étaient pas venus voler les maigres profits que Havyarimana avait tirés de la vente de bière locale ou des produits agricoles qu’il avait récoltés. Dieudonné Nsengiyumva, alias Rwembe, le chef des Imbonerakure dans la commune de Nyabihanga, et Boris Bukeyeneza, un autre Imbonerakure, étaient venus pour enlever Havyarimana. La femme de Havyarimana les a suppliés de l’épargner, espérant qu’ils auraient pitié quand elle leur a montré leur bébé de 3 mois.

Des voisins ont vu les hommes traîner Havyarimana vers la voiture, après l’avoir menotté et frappé au visage. La voiture a filé sur la route principale et s’est dirigée vers Gitega, la capitale du pays.

Cela a marqué le début d’une recherche effrénée par les membres de la famille de Havyarimana. Ils ont d’abord vérifié les cachots de la police dans la localité – la destination de la plupart des centaines de membres du CNL arrêtés ces derniers mois – et ils ont informé la police concernant les Imbonerakure impliqués dans l’enlèvement. Un habitant de la localité a affirmé qu’un policier avait reconnu en privé que les deux Imbonerakure étaient impliqués et avait identifié le propriétaire de la voiture qu’ils avaient utilisée : Oscar Ndayizeye alias Romeo, membre local du CNDD-FDD et commerçant.

Pourtant, la police a ignoré les demandes répétées de les arrêter. Les proches de Havyarimana ont été attristés de voir les deux Imbonerakure se promener librement à Nyabihanga et participer à la campagne électorale du CNDD-FDD. Le commissaire de police local a affirmé qu’il n’était pas possible d’arrêter les suspects tant que l’enquête était en cours. L’administrateur de la commune de Nyabihanga, Adrien Ntunzwenimana, a accusé les membres du CNL d’être des fauteurs de troubles et a affirmé à la famille de Havyarimana que celui-ci apparaîtrait bientôt.

La famille a continué ses recherches, espérant trouver Havyarimana, mort ou vivant. Lorsque des habitants de la colline voisine de Kibogoye les ont informés qu’ils avaient vu une voiture suspecte et entendu des cris près de la rivière Ruvyironza la nuit de l’attaque, la famille de Havyarimana a concentré ses recherches sur les berges. Les jours suivants, ils ont reçu plusieurs alertes de personnes qui avaient vu un corps flotter dans la rivière, mais ils n’ont pas réussi à le retrouver.

Enfin, le , des habitants de la colline de Muyebe ont alerté la famille qu’un corps était coincé derrière un arbre où la Ruvyironza coule entre Nyabihanga et la commune de Giheta, dans la province de Gitega. Les proches de Havyarimana ont tiré le corps hors de l’eau et sur la berge.

C’était le corps de Richard Havyarimana. L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) a pu voir des photos montrant plusieurs entailles profondes à la tête. Les témoins ont également décrit ce qui semblait être un coup de poignard à la poitrine. « C’était horrible à voir », a déclaré l’un des hommes qui a aidé à tirer le corps hors de l’eau. Comme le corps avait commencé à se décomposer, la famille a décidé de l’enterrer le jour même.

La famille a immédiatement alerté les autorités locales. Un officier de police judiciaire est venu évaluer la situation. L’administrateur de la commune a déclaré qu’il était trop occupé pour se rendre sur les lieux et il a envoyé un fonctionnaire subalterne. Aucune de ces autorités n’a assisté à l’enterrement – la plupart étaient trop occupées à boire dans un bar non loin du cimetière. Lorsque la famille a rejoint le bar après l’enterrement, les dirigeants locaux sont partis tranquillement, sans un mot de réconfort.

Ces derniers mois, plusieurs proches de membres du CNL ont informé l’IDHB d’autres disparitions. Comme la famille de Havyarimana, ils ont d’abord interrogé les autorités locales et visité des centres de détention, dans l’espoir de savoir ce qui était arrivé à leurs proches. Lorsque cela n’a donné aucun résultat, une longue période d’anxiété s’est installée. Certains membres du CNL ont par la suite été découverts en détention, mais de nombreux autres n’ont pas réapparu et certains ont été retrouvés morts.

Entre et , des organisations burundaises de défense des droits humains ont signalé la découverte d’au moins 51 cadavres à travers le pays. Dans de nombreux cas, on ne sait pas si les victimes ont été tuées pour des raisons politiques. Certains de ces corps ont été découverts dans des lacs ou des rivières ou à proximité. Plutôt que d’ordonner une enquête, les autorités locales ont souvent ordonné un enterrement immédiat, même si les corps montraient des signes évidents de violence.

Jeter des corps dans les rivières et les lacs est une pratique courante tout au long de l’histoire sanglante du Burundi, et qui persiste en , comme le montre le cas de Havyarimana. Un sort similaire était réservé à un jeune membre du CNL de la commune de Bweru (province de Ruyigi) qui a expliqué à l’IDHB qu’en , des Imbonerakure l’avait jeté dans une rivière, après avoir tiré sur ses testicules et l’avoir tellement battu avec une chaîne de vélo qu’ils le croyaient mort. Il a attendu dans la rivière que les Imbonerakure soient partis, puis il s’est échappé.

Les auteurs de graves violations des droits humains comme celles-ci sont rarement tenus de rendre compte de leurs actes. Mais pour la famille de Havyarimana, il existe peut-être une lueur d’espoir. Peu après la découverte du corps de Havyarimana, la police a arrêté Bukeyeneza et Nsengiyumva, les deux Imbonerakure qui auraient été impliqués dans l’enlèvement. La famille a déposé une plainte officielle auprès du procureur, qui a interrogé plusieurs témoins.

Les proches de Havyarimana craignent qu’en raison de l’ingérence politique courante dans ce type d’affaires, les deux suspects puissent être libérés. Un homme proche de l’affaire a déclaré à l’IDHB : « Nous avons déposé des plaintes, mais nous ne savons pas si la justice sera rendue ou si ces personnes seront bientôt libérées. »

L’IDHB a écrit aux responsables du gouvernement national pour demander quelles actions les autorités avaient entreprises à la suite du meurtre de Havyarimana. L’IDHB a également écrit au procureur de la République de la province de Mwaro afin de lui demander si d’autres personnes ayant un lien apparent avec l’affaire, notamment Bigirimana, qui cherchait la maison de Havyarimana le jour de son enlèvement, et Ndayizeye, le propriétaire présumé de la voiture qui aurait pu être utilisée pour l’emmener, ont été interrogés ou arrêtés. Aucune de ces autorités n’a répondu.

Un voisin de Havyarimana a déclaré que les personnes responsables du meurtre de Havyarimana et d’autres meurtres politiques devraient être poursuivies afin de prévenir des actes de violence à l’avenir : « Nous avons besoin de justice. Si rien n’est fait, d’autres vont mourir. »

Téléchargez le cas en français, en kirundi ou en anglais.

Pour plus d’informations sur la série, lisez « Le prix mortel de l’opposition ».

Qu’est-ce que l’Initiative pour les droits humains au Burundi ?

L’Initiative pour les droits humains au Burundi (IDHB) est un projet indépendant des droits humains, qui vise à documenter l’évolution de la situation des droits humains au Burundi, avec un accent particulier sur les événements liés aux élections de . L’IDHB cherche à révéler les causes des violations des droits humains, en vue d’établir une base de données précises et fiables qui aidera à rendre justice aux Burundais et à trouver une solution à la crise des droits humains en cours.

Les publications de l’IDHB analyseront également le contexte politique et social dans lequel ces violations se produisent, afin de fournir une compréhension plus approfondie et plus nuancée des tendances des droits humains au Burundi.

L’IDHB n’a aucune affiliation politique. Ses enquêtes portent sur les violations des droits humains commises par le gouvernement burundais, ainsi que sur les abus perpétrés par des groupes d’opposition armés.

Carina Tertsakian, Lane Hartill et Thijs Van Laer dirigent l’IDHB, dont ils sont les principaux chercheurs. Ils travaillent sur les questions des droits humains au Burundi et dans la région des Grands Lacs en Afrique depuis de nombreuses années. Les rapports de l’IDHB sont le produit de leur collaboration avec un large éventail de personnes, à l’intérieur et à l’extérieur du Burundi.